LE PRO­JET ES­PACE FRAN­CO MIS SUR PAUSE

Le Franco - - LA UNE - Mé­lo­die Cha­rest Jour­na­liste Le Fran­co

Le théâtre fran­co­phone de Calgary a ac­té sa dis­so­lu­tion dé­fi­ni­tive ce 1er juin. «Les membres bé­né­voles du CA se sont pen­chés sur plu­sieurs scé­na­rios afin de re­lan­cer la com­pa­gnie, mais la tâche s’est mal­heu­reu­se­ment avé­rée im­pos­sible», peut-on lire dans un com­mu­ni­qué pu­blié le 10 juin

Geof­frey Gaye Jour­na­liste Le Fran­co

En 2010, le Théâtre à Pic ve­nait d’être in­cor­po­ré comme co­opé­ra­tive à but non lu­cra­tif, un an après sa créa­tion. Comme l’in­dique son site in­ter­net tou­jours ac­tif, sa mis­sion était alors que «l’art théâ­tral aille de l’avant avec un nou­veau mo­dèle, afin d’as­su­rer un dé­ve­lop­pe­ment du­rable et une prise en charge pro­fes­sion­nelle et lo­cale de cet art, qui de­meure un en­jeu com­mu­nau­taire im­por­tant ».

Dix ans plus tard, c’est cer­tai­ne­ment avec tris­tesse que la co­fon­da­trice et pré­si­dente du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion, Mar­cia Mailloux, fait par­ve­nir ce com­mu­ni­qué de presse clô­tu­rant l’aven­ture. Ce­la fai­sait dé­jà deux ans qu’au­cune ac­ti­vi­té n’ani­mait le Théâtre à Pic. Le di­rec­teur ar­tis­tique, Inouk Tou­zin, ve­nait alors de dé­mis­sion­ner après 8 an­nées d’in­ves­tis­se­ment per­son­nel à faire vivre sur scène co­mé­dies et tra­gé­dies.

Se­lon le com­mu­ni­qué de presse, de­puis deux ans les bé­né­voles tou­jours pré­sents sur le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion ten­taient d’éla­bo­rer plu­sieurs scé­na­rios pour re­lan­cer la ma­chine, en vain. «La tâche s’est mal­heu­reu­se­ment avé­rée im­pos­sible ». Lors d’une as­sem­blée gé­né­rale ex­tra­or­di­naire te­nue ce 1er juin, le sort de l’or­ga­nisme a été scel­lé. « À la fin, la com­pa­gnie, sous cette forme, de­man­dait une ges­tion ad­mi­nis­tra­tive trop lourde », lit-on dans le com­mu­ni­qué de presse.

Nous re­tien­drons la par­ti­ci­pa­tion du Théâtre à Pic au Glo­bal Fest, au Fes­ti­val des Sucres, aux Ren­dez-Vous de la Fran­co­pho­nie, au Deep Freeze Fes­ti­val, ou en­core l’or­ga­ni­sa­tion de soi­rée d’im­pro­vi­sa­tion chaque mois. Pour Mar­cia Mailloux, cette dis­so­lu­tion marque «la fin d’une ver­sion du rêve d’un théâtre en fran­çais à Calgary, mais pas la fin du rêve tel quel ». L’Es­pace Fran­co a du plomb dans l’aile. Ce pro­jet de bâ­ti­ment re­grou­pant plu­sieurs or­ga­nismes fran­co­phones à Calgary cultive des in­quié­tudes au su­jet de son ave­nir : « Les ac­ti­vi­tés d’Es­pace Fran­co sont mises en pause jus­qu’à sa pro­chaine AGA en 2021 quand il se do­te­ra d’un nou­veau con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion», a an­non­cé le 18 juin un com­mu­ni­qué de presse en­voyé par l’ACFA ré­gio­nale de Calgary.

De­puis 2014, date à la­quelle ce pro­jet a été ini­tié par l’ACFA ré­gio­nale de Calgary, l’Es­pace Fran­co a tou­jours pu re­ce­voir des fonds. Mais cette an­née, «des de­mandes ont été re­fu­sées, c’est pour ça qu’Es­pace Fran­co est en pause » ex­plique Mé­li­na Bé­gin, pré­si­dente de l’ACFA ré­gio­nale de Calgary.

Pour Étienne Ala­ry, di­rec­teur gé­né­ral du Centre de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’Alberta (CDÉA) qui fait par­tie des quatre as­so­cia­tions fran­co­phones à pi­lo­ter le pro­jet, si « la porte du fi­nan­ce­ment a été re­fu­sée au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion, ça s’ex­plique par le contexte éco­no­mique de l’Alberta, de Calgary et de la Co­vid-19 ». Il rap­pelle que la pro­vince al­ber­taine vit cer­taines in­sé­cu­ri­tés fi­nan­cières, par rap­port à l’in­dus­trie pé­tro­lière, et ce «bien avant la Co­vid». Le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial concentre sa po­li­tique sur l’éco­no­mie, au­jourd’hui sur la re­lance éco­no­mique.

En mai 2020, le gou­ver­ne­ment al­ber­tain dé­cide d’an­nu­ler son pro­gramme Com­mu­ni­ty Ini­tia­tives Pro­gram (CIP) qui ac­corde des sub­ven­tions aux or­ga­nismes com­mu­nau­taires sans but lu­cra­tif, comme l’Es­pace Fran­co.

Le pro­jet avait de­man­dé, en dé­cembre 2019, l’ob­ten­tion du fi­nan­ce­ment au­près de Pa­tri­moine Ca­na­da, ce qui per­met­trait « d’en­ga­ger of­fi­ciel­le­ment une firme d’ar­chi­tectes afin de réa­li­ser l’étude de fai­sa­bi­li­té tech­nique», peut-on lire dans un com­mu­ni­qué de presse du 3 dé­cembre 2019. Une de­mande qui s’éle­vait à 170 000 $ et qui a été re­fu­sée.

« Il n’y avait pas d’avan­ce­ment »

Le fi­nan­ce­ment re­cher­ché, ce «n’est pas pour fi­nan­cer le pro­jet. On est en­core à l’éla­bo­ra­tion du pro­jet. Le fi­nan­ce­ment, c’est pour la ma­quette» fait le point le Fran­co-Al­ber­tain d’adop­tion.

Cette an­née, « Calgary Foun­da­tion s’est re­ti­ré du pro­jet, le Se­cré­ta­riat fran­co­phone aus­si. Mal­heu­reu­se­ment, il n’y avait pas d’avan­ce­ment. […] Tout le monde avait de bonnes idées, de bonnes in­ten­tions, mais mal­heu­reu­se­ment, ça n’ar­ri­vait pas et c’était dur de trou­ver le fi­nan­ce­ment. Il y a eu beau­coup de fi­nan­ce­ments qui ont ser­vi juste au mar­ke­ting pour al­ler vers d’autres or­ga­ni­sa­tions […]. Mal­heu­reu­se­ment, les bailleurs de fonds ont dé­ci­dé de se re­ti­rer du pro­jet», ex­plique la pré­si­dente de l’ACFA ré­gio­nale de Calgary.

«Re­pen­ser la fa­çon de tra­vailler»

La pan­dé­mie de la Co­vid-19 sème des bou­le­ver­se­ments : «Beau­coup de choses qui sont mises en pause, beau­coup de bailleurs de fonds vont vers des pro­jets plus es­sen­tiels qui vont ai­der les or­ga­ni­sa­tions qui sont dans le be­soin et qui vont ai­der les per­sonnes dans la com­mu­nau­té. Et, mal­heu­reu­se­ment, l’Es­pace Fran­co n’est pro­ba­ble­ment pas dans leur liste cette an­née » com­prend Mé­li­na Bé­gin.

Certes, les prio­ri­tés fi­nan­cières des gou­ver­ne­ments sont dif­fé­rentes. Le contexte ac­tuel d’es­sor du té­lé­tra­vail force éga­le­ment à « re­pen­ser la fa­çon de tra­vailler », pré­cise Étienne Ala­ry.

Dé­ve­lop­per des es­paces de bu­reaux au sein de l’Es­pace Fran­co est l’un des quatre axes pour culti­ver la fran­co­pho­nie. « Est-ce qu’on va re­voir à la baisse le nombre de pieds car­rés?», c’est une ques­tion que le co­mi­té di­rec­teur de l’Es­pace Fran­co abor­de­ra pro­chai­ne­ment.

« Se re­le­ver les manches »

«Le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion a été dis­sout. […] Nous n’avons plus d’em­ployé non plus, donc toute l’ad­mi­nis­tra­tion a été re­mise, de nou­veau, à l’ACFA ré­gio­nale de Calgary juste en l’at­tente qu’on re­mette les ac­ti­vi­tés en place soit en avril 2021. On va pou­voir re­créer le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion puis re­com­men­cer à faire des de­mandes à ce mo­ment-là», tire au clair la femme na­tive de Sainte-Foy, au Qué­bec.

Le co­mi­té di­rec­teur, for­mé du CDÉA, le con­seil sco­laire Fran­co-Sud, l’ACFA de Calgary et la So­cié­té fran­co-ca­na­dienne de Calgary, conti­nue leur tra­vail. Dès cet au­tomne, le co­mi­té va «se re­le­ver les manches», comme l’image Ala­ry, pour dé­ter­mi­ner l’ave­nir de l’Es­pace Fran­co.

L’ave­nir de l’Es­pace Fran­co

La pré­si­dente de l’ACFA ré­gio­nal de Calgary note aus­si que l’ac­cès au fi­nan­ce­ment est la cause pre­mière de la pause, mais aus­si, « avoir tous les gens, au­tour de la table, mo­ti­vés et qui dé­si­rent al­ler dans la même di­rec­tion. Je pense qu’on est ve­nu, à ce point-là, à nous de­man­der “OK, qu’est-ce qu’on re­cherche vrai­ment ?”. Parce que pré­sen­te­ment, les de­mandes que l’on fait sont re­fu­sées. Pro­ba­ble­ment que la stra­té­gie qu’on a n’est pas la meilleure à ce mo­ment-ci ou qu’il faut juste la re­struc­tu­rer d’une nou­velle fa­çon ou d’une fa­çon dif­fé­rente pour que les bailleurs de fonds puissent com­prendre ce que l’on veut. »

Les craintes des consé­quences de cette dé­ci­sion sont mul­tiples : «La plus grosse, c’est de perdre la com­mu­nau­té là-de­dans. Qu’elle ne voit pas que le pro­jet va re­ve­nir. Mais ça va re­ve­nir, et ça va re­ve­nir en­core plus fort», dé­taille ma­dame Bé­gin.

Les quatre or­ga­nismes qui forment le co­mi­té di­rec­teur sont dé­jà tous lo­ca­li­sés dans des bu­reaux loués. « Le bail du CDÉA se ter­mine en 2022. Si l’Es­pace Fran­co n’est pas prêt à nous ac­cueillir, c’est sûr qu’on va de­voir si­gner le bail en­core pour quelques an­nées », nous confie Étienne Ala­ry, avec une onde d’in­quié­tude dans la voix.

L’Es­pace Fran­co est un pro­jet qui tend à réunir la com­mu­nau­té fran­co­phone dans un mi­lieu des­ser­vi par plu­sieurs ser­vices, dont des es­paces bu­reaux. Cré­dit pho­to : Uns­plash

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