Kath­leen Know­ling ra­conte

Le Gaboteur - Les femmes aux urnes - - ÉDITION SPÉCIALE • LE DROIT DE VOTE DES FEMMES - Ja­cinthe Trem­blay

L’ar­tiste-peintre Kath­leen Know­ling a gran­di en­tou­rée de proches qui ont « fait » l’his­toire du droit de vote des femmes à Terre-Neuve. Adulte, elle a pris le re­lais de ces suf­fra­gettes du siècle der­nier.

Conver­sa­tion avec une grande dame qui pos­sède dans ses al­bums de photo des images de femmes dont les noms ap­pa­raissent dans la ligne du temps du mou­ve­ment fé­mi­niste à Terre-Neuve-et-La­bra­dor.

Vous avez connu per­son­nel­le­ment plu­sieurs des suf­fra­gettes du dé­but du 20e siècle à Terre-Neuve. Par­lez-nous d’elles.

Ma grand-mère pa­ter­nelle, Dia­na Ste­ven­son Ayre, a été la se­cré­taire de la La­die’s Rea­ding Room, fon­dée au dé­but des an­nées 1900. Elle était une amie d’Ar­mi­na Gos­ling, la prin­ci­pale lea­der du mou­ve­ment suf­fra­giste à Terre-Neuve. Ce club don­nait aux femmes l’ac­cès à des livres et aus­si à des ma­ga­zines et des jour­naux, en pro­ve­nance, no­tam­ment, d’An­gle­terre. Je ne sais pas si ma grand-mère a mi­li­té pour le droit de vote mais elle était cer­tai­ne­ment au cou­rant de la ba­taille des suf­fra­gettes bri­tan­niques.

Par­mi les lea­ders des suf­fra­gettes des an­nées 1920, il y avait entre autres ma tante Agnes Ma­riam Miller Ayre, Ja­net Miller Ayre Mur­ray, une amie de ma mère et Fan­ny McNeil, la tante de mon ma­ri.

On veut en sa­voir plus…

Tante Agnes était une bo­ta­niste ama­teur. Tout en éle­vant ses trois en­fants, elle a écrit et illus­tré la pre­mier livre qui pré­sente une clas­si­fi­ca­tion des fleurs sau­vages de Terre-Neuve. Elle avait fait les illus­tra­tions en cou­leur - elle était une ex­cel­lente co­lo­riste mais son livre a été im­pri­mé en noir et blanc, à Londres, parce que la cou­leur coû­tait trop cher.

Ja­net Miller Ayre Mur­ray est la pre­mière Terre-Neu­vienne ad­mise en droit. Elle n’a tou­te­fois pas ter­mi­né ses études. Au dé­but de la guerre de 1914-1918, elle a déménagé en Écosse où elle s’est ma­riée avec Eric S. Ayre. Ce der­nier est dé­cé­dé pen­dant la ba­taille de Beau­mont-Ha­mel, en 1916. De re­tour à St.John’s après la guerre, elle a épou­sé l’homme d’af­faires An­drew Mur­ray et s’est en­ga­gée dans plu­sieurs causes so­ciales, dont le mou­ve­ment suf­fra­giste.

Tante Agnès et Ja­net ont fait des voyages en An­gle­terre et aux États-Unis pen­dant les an­nées de ba­tailles pour le droit de vote dans ces pays. Il est fort pos­sible qu’elles aient été in­fluen­cées par ces suf­fra­gettes.

Je n’ai pas eu de contacts avec Fan­ny McNeil, elle est dé­cé­dée en 1928. J’ai connu ses filles. Elle avait la ré­pu­ta­tion d’avoir beau­coup de charme, d’être une ex­cel­lente ora­trice et d’avoir beau­coup d’hu­mour.

Avec de telles femmes dans votre fa­mille, vous avez sans doute en­ten­du par­ler beau­coup du mou­ve­ment des suf­fra­gettes?

Et bien non. Quand les femmes ont pu vo­ter pour la pre­mière fois, en 1928, j’avais 1 an. Quand j’ai eu l’âge de m’in­té­res­ser à la po­li­tique, le droit de vote des femmes était un ac­quis mais il n’y avait plus d’élec­tions à Terre-Neuve! Nous avions per­du le sta­tut de Do­mi­nion et nous étions di­ri­gés par une Com­mis­sion contrô­lée par la Grande-Bre­tagne. Par contre, on par­lait beau­coup de Con­fé­dé­ra­tion dans ma fa­mille. Nous étions contre. Nous étions en fa­veur du re­tour à un gou­ver­ne­ment élu par les ci­toyens de Terre-Neuve et du La­bra­dor qui, par la suite, au­rait te­nu un ré­fé­ren­dum sur notre ave­nir consti­tu­tion­nel.

Vous vous êtes en­ga­gée dans le mou­ve­ment fé­mi­niste dans les an­nées 1960. Pour­quoi?

Je n’ai ja­mais per­son­nel­le­ment sen­tie de dis­cri­mi­na­tion. J’ai gran­di dans une fa­mille ai­sée, pro­fon­dé­ment convain­cue que les femmes étaient les égales des hommes. J’ai été ma­riée à un homme qui avait les mêmes convic­tions. J’étais ce­pen­dant consciente de la dis­cri­mi­na­tion so­ciale, éco­no­mique et po­li­tique en­vers les femmes. Pour moi, être fé­mi­niste al­lait de soi.

Dans les an­nées 1950, j’ai été par­ti­cu­liè­re­ment hor­ri­fiée par l’af­faire Iris Mur­doch, cette femme de l’Al­ber­ta qui avait tra­vaillé sur la ferme fa­mi­liale pen­dant des an­nées et qui s’est re­trou­vée sans au­cun droit sur cette ferme et sans argent après son di­vorce. Cette af­faire a re­lan­cé le mou­ve­ment fé­mi­niste au Ca­na­da.

Au dé­but des an­nées 1960, je suis de­ve­nue membre de la sec­tion de St.John’s de la Ca­na­dian Fe­de­ra­tion of Uni­ver­si­ty Wo­men (CFUW), dont j’ai été pré­si­dente par la suite. Nous avons pré­sen­té un mé­moire à la Com­mis­sion royale d’en­quête sur le sta­tut de la femme, pré­si­dée par Flo­rence Bird.

Par­lez-nous de votre pas­sage de­vant la Com­mis­sion Bird.

Je n’ai pas gar­dé de co­pie de notre mé­moire mais je crois qu’il trai­tait sur­tout d’édu­ca­tion. Par contre, je me rap­pelle très bien que nous avions pris soin de nous ha­biller en femmes très res­pec­tables : tailleurs, ta­lons hauts, etc. Je me sou­viens aus­si qu’une syn­di­ca­liste nous avait dit le fé­mi­nisme était un passe-temps pour les femmes de la classe moyenne.

Quels ont été les im­pacts de la Com­mis­sion Bird?

Le rap­port de la Com­mis­sion Bird a créé un grand choc, par­tout au pays. Il dé­cri­vait l’am­pleur de la dis­cri­mi­na­tion en­vers les femmes et il conte­nait une sé­rie de re­com­man­da­tions très im­por­tantes comme la mise en place de gar­de­ries, l’ac­cès à l’avor­te­ment et un sa­laire égal pour un tra­vail égal. Près de 50 ans plus tard, les femmes gagnent en­core moins que les hommes. C’est ter­rible!

Quel est, à votre avis, le prin­ci­pal com­bat à me­ner en 2016?

C’est ce­lui de la re­pré­sen­ta­tion égale dans les ins­tances po­li­tiques et dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion. On en est en­core loin. L’ex­pé­rience des femmes n’est pas re­con­nue. Celle qui y ar­rivent ont la vie très dure… Les femmes doivent for­mer une masse cri­tique pour pas­ser au tra­vers.

Il faut en­cou­ra­ger les femmes à se pré­sen­ter et les sou­te­nir une fois élues. Ces en­cou­ra­ge­ments et ce sou­tien doivent aus­si ve­nir des hommes.

KATH­LEEN KNOW­LING, EN BREF

Kath­leen Know­ling est née à St.John’s en 1927. Elle a étu­dié les arts vi­suels à New York, Pa­ris, en Nou­velle-Écosse et à St.John’s. Elle a mis une pause dans sa car­rière ar­tis­tique pour éle­ver ses trois en­fants mais elle l’a re­prise en 1975 pour ne plus ja­mais l’aban­don­ner. Elle a re- joint la Ca­na­dian Fe­de­ra­tion of Uni­ver­si­ty Wo­men (CFUW) en 1964 et elle a pré­si­dé sa sec­tion de St.John’s par la suite. Âgée bien­tôt de 89 ans, ma­dame Know­ling n’a rien per­du de sa vi­va­ci­té in­tel­lec­tuelle et cultive au quo­ti­dien son amour de la lec­ture, in­cluant en fran­çais.

Photo : Ja­cinthe Trem­blay)

L’ar­tiste-peintre Kath­leen Know­ling dans son stu­dio de St.John’s. (

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