Ma­ri­na Si­mon ra­conte

Le Gaboteur - Les femmes aux urnes - - ÉDITION SPÉCIALE • LE DROIT DE VOTE DES FEMMES - Ja­cinthe Trem­blay

Ma­ri­na Si­mon, de Cap-Saint-Georges, est trop jeune pour avoir cé­lé­bré, en 1925, la vic­toire de l’ob­ten­tion du droit de vote des femmes à Terre-Neuve : elle est née 10 ans plus tard. Elle est tou­te­fois as­sez âgée pour être née dans un Do­mi­nion de­ve­nu pro­vince du Ca­na­da en 1949.

Dès son plus jeune âge, cette fière Fran­co-Terre-Neu­vienne bi­lingue de la pé­nin­sule de Port-au-Port a poin­té son re­gard vif sur les moeurs élec­to­rales et la si­tua­tion des femmes de l’île, par­ti­cu­liè­re­ment en mi­lieu ru­ral.

Ren­contre avec une de ces femmes qui ont fait et conti­nuent de faire l’his­toire.

Vous êtes née 10 ans après l’ob­ten­tion du droit de vote pour les femmes à Terre-Neuve-et-La­bra­dor. Quels sont vos pre­miers sou­ve­nirs de cam­pagnes élec­to­rales?

Les cam­pagnes élec­to­rales, c’était une grande aven­ture sur la pé­nin­sule. Les hommes fai­saient des pa­ris sur les can­di­dats ga­gnants, ça par­lait fort et il y avait même des ba­tailles entre les par­ti­sans po­li­tiques.

Aus­si, avant les élec­tions, il y avait tou­jours des gens de St.John’s qui ve­naient chez mes pa­rents pour avoir leurs votes. Je n’avais pas en­core l’âge de vo­ter mais j’étais cu­rieuse. Je les ob­ser­vais en si­lence.

Je me rap­pelle que ces or­ga­ni­sa­teurs élec­to­raux ar­ri­vaient tou­jours avec des bou­teilles… Avant leur dé­part, ils de­man­daient à mon père s’ils pou­vaient comp­ter sur lui aux élec­tions. Il ré­pon­dait tou­jours : oui, oui. Dès qu’ils étaient par­tis, si c’était des Conser­va­teurs, il lan­çait : No way! il n’en est pas ques­tion. Mes pa­rents étaient Li­bé­raux.

Je me rap­pelle aus­si que ces vi­sites étaient une af­faire d’hommes. Ma mère était tou­jours ailleurs dans la mai­son.

Avez-vous d’autres sou­ve­nirs?

J’étais en 9e an­née quand il y a eu le ré­fé­ren­dum sur l’adhé­sion de Terre-Neuve à la Con­fé­dé­ra­tion. Ri­chard Ca­shin, qui était contre, est ve­nu sur la pé­nin­sule de Port-au-Port. Mais je me rap­pelle sur­tout de Joey Small­wood. Il était ha­billé tout en noir et il a fait un dis­cours dans la boîte d’une ca­mion­nette.

J’ai été l’en­tendre, même si on avait de l’école. Pen­dant son dis­cours, il a dit : « I’m gon­na fix eve­ry­thing! ». Après ça, j’ai dé­ci­dé de re­tour­ner à l’école avec deux autres filles. Je me suis dit : « Voyons donc qu’il va tout ré­gler. Il n’est pas le bon Dieu, ni le Diable! ».

À cette époque, dans les an­nées 1940, est-ce que les femmes par­laient des élec­tions et du ré­fé­ren­dum sur la Con­fé­dé­ra­tion ?

Je n’ai ja­mais en­ten­du les femmes par­ler de po­li­tique en pu­blic. Il faut dire qu’à cette époque, les pa­rents ne par­laient pas de ce genre de su­jets de­vant les en­fants.

Ma mère était une femme forte et très in­dé­pen­dante pour son époque. Elle était aus­si ins­truite et c’est elle qui li­sait ce qui s’écri­vait dans les jour­naux à mon père, qui ne sa­vait pas lire. J’ima­gine que mes pa­rents par­laient de po­li­tique en­semble mais je n’en ai ja­mais été té­moin.

Vous avez fi­na­le­ment eu le droit de vo­ter à une élec­tion pro­vin­ciale…

C’était dans les an­nées 1950. Il fal­lait avoir 21 ans pour vo­ter. Joey Small­wood a ga­gné, dans la pro­vince et chez nous. Quand les ré­sul­tats sont sor­tis pour ma cir­cons­crip­tion, il y avait seule­ment deux per­sonnes qui avaient vo­té pour les Pro­gres­sistes-Conser­va­teurs. Le cu­ré… et moi.

Vos pa­rents étaient Li­bé­raux et vous avez exer­cé votre pre­mier droit de vote au­tre­ment?

Je n’ai­mais pas Joey Small­wood : per­sonne ne peut « Tout ré­gler ». Mais je re­con­nais qu’il a fait de bonnes choses. Ou plu­tôt que l’en­trée de Terre-Neuve dans la Con­fé­dé­ra­tion, qui était son ob­jec­tif, a per­mis aux femmes en mi­lieu ru­ral un peu plus d’au­to­no­mie.

Que vou­lez-vous dire?

Avec la Con­fé­dé­ra­tion, les femmes ont com­men­cé à re­ce­voir des al­lo­ca­tions fa­mi­liales. Ces chèques émis en leur nom par le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ont ap­por­té de grands chan­ge­ments pour les femmes, en par­ti­cu­lier dans les pe­tites com­mu­nau­tés ru­rales.

Avant, les hommes étaient les seuls à avoir de l’argent et les femmes de­vaient de­man­der la per­mis­sion à leur ma­ri pour ache­ter quoi que ce soit. Avec les al­lo­ca­tions fa­mi­liales, les femmes en mi­lieu ru­ral ont com­men­cé à prendre le contrôle de leur vie parce qu’elles étaient moins dé­pen­dantes des hommes éco­no­mi­que­ment.

C’est ce qui a le plus chan­gé les re­la­tions hommes et femmes en mi­lieu ru­ral dans la pro­vince.

Quels autres chan­ge­ments ont modifié la vie des femmes?

Un autre chan­ge­ment im­por­tant a été, par exemple, la fin de l’exi­gence, dans les hô­pi­taux, d’avoir la si­gna­ture d’un prêtre pour que des femmes puissent avoir une hys­té­rec­to­mie. Le cler­gé ca­tho­lique a aus­si per­du de son em­prise sur les dé­ci­sions des couples, en par­ti­cu­lier celle d’avoir re­cours à la contra­cep­tion. Le nombre d’en­fants par fa­mille s’est mis à di­mi­nuer.

Plus tard, les femmes ont pris ou­ver­te­ment part aux dis­cus­sions po­li­tiques et les pa­rents se sont mis à par­ler de ces su­jets de­vant et avec les en­fants. Les jeunes sont au­jourd’hui sen­si­bi­li­sés beau­coup plus tôt aux dé­bats de so­cié­té, entre autres avec l’or­ga­ni­sa­tion de si­mu­la­tions élec­to­rales dans les écoles.

Quels chan­ge­ments sou­hai­tez-vous pour les femmes main­te­nant?

Le plus grand chan­ge­ment qui peut per­mettre les chan­ge­ments vou­lus par les femmes est qu’il y ait plus de femmes dans des postes de dé­ci­sion.

Au Ca­na­da, nous sommes mieux qu’en Eu­rope pour la pré­sence des femmes dans de tels postes mais il y a en­core beau­coup à faire. Quand les femmes sont en faible pour­cen­tage, elles perdent par­fois le cou­rage.

J’ai l’es­poir qu’avec les femmes plus jeunes, elles osent se pré­sen­ter aux élec­tions, à des postes de di­rec­tion dans les en­tre­prises, les so­cié­tés d’État, et que leur pré­sence fasse en sorte que d’autres chan­ge­ments ar­rivent. Et si elles ne sont pas élues du pre­mier coup, il faut qu’elles entrent en cam­pagne dès le len­de­main de la dé­faite, pour pré­pa­rer la pro­chaine vic­toire.

MA­RI­NA SI­MON, EN BREF

Ma­ri­na Si­mon est membre, de­puis 2015, du Con­seil consul­ta­tif sur le sta­tut de la femme de Terre-Neuve-et-La­bra­dor (Pro­vin­cial Ad­vi­so­ry Coun­cil on the Sta­tus of Wo­men New­found­land and La­bra­dor). À Cap-Saint-Georges, son vil­lage de la pé­nin­sule de Por­tau-Port, elle a été, pen­dant deux man­dats, la mai­resse d’un con­seil mu­ni­ci­pal com­po­sé ex­clu­si­ve­ment de femmes.

Fière Fran­co-Terre-Neu­vienne, ma­dame Si­mon est l’une des membres fon­da­trices de l’organisme Les Terre-Neu­viens Fran­çais, de Cap-Saint-Georges, et de la Fé­dé­ra­tion des fran­co­phones de Terre-Neuve et du La­bra­dor. Elle est ré­ci­pien­daire du Prix Ro­ger-Cham­pagne, la plus haute ré­com­pense dé­cer­née dans la pro­vince à une per­sonne qui s’est dé­mar­quée pour son en­ga­ge­ment en­vers la fran­co­pho­nie de Terre-Neu­veet-La­bra­dor.

Dé­ten­trice d’un bac­ca­lau­réat en arts et en édu­ca­tion de l’Uni­ver­si­té Me­mo­rial, Ma­ri­na Si­mon se dé­fi­nit main­te­nant, d’abord et avant tout, comme une en­sei­gnante à la re­traite. Et pour cause. Elle a été di­rec­trice d’école et en­sei­gnante pen­dant 36 ans et sup­pléante pen­dant 10 ans après avoir pris sa re­traite. Elle a éga­le­ment en­sei­gné aux adultes pen­dant six ans.

Photo : Ja­cinthe Trem­blay)

Ma­ri­na Si­mon (

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