« La nais­sance est un mo­ment tel­le­ment sa­cré »

En 2008, une seule dou­la, ou ac­com­pa­gnante à la nais­sance, of­fi­ciait à Terre-Neuve. Quand An­nie Ma­rion est ar­ri­vée du Qué­bec pour s’ins­tal­ler à Saint-Jean en 2011, elles étaient huit. Au­jourd’hui, le col­lec­tif des dou­las de Terre-Neuve-et-La­bra­dor compte

Le Gaboteur - - FOCUS - Aude Pi­doux Saint-Jean

« Quand j'ai ac­cou­ché de ma pre­mière fille, ce­la a du­ré 46 heures, re­late An­nie Ma­rion. La dou­la qui m'ac­com­pa­gnait nous a tel­le­ment bien sou­te­nus, mon conjoint et moi, qu'après la nais­sance j'ai eu en­vie de re­don­ner tous les soins et le sou­tien que j'avais re­çu aux femmes sui­vantes, et j'ai en­tre­pris une for­ma­tion de dou­la. » At­ta­blée sur le trot­toir de la Ro­cket Ba­ke­ry, à Saint-Jean, en robe et bras nus, An­nie Ma­rion pro­fite d'un des pre­miers jours de so­leil du prin­temps. Cha­leu­reuse, elle sou­rit aux pas­sants, échange quelques mots avec cer­tains, sa­lue des connais­sances. De­vant elle, plu­sieurs livres, bro­chures et pa­piers : toute une do­cu­men­ta­tion pour lui per­mettre de mieux ex­pli­quer ce que fait une dou­la, aus­si ap­pe­lée « ac­com­pa­gnante à la nais­sance ».

« En tant que dou­las, nous sommes là pour écou­ter les peurs, ras­su­rer et dé­mys­ti­fier l'ac­cou­che­ment. On four­nit des in­for­ma­tions ba­sées sur des faits et des re­cherches sé­rieuses à la mère et au père ; on donne des ou­tils, mais on ne donne pas de conseils. On res­pecte pro­fon­dé­ment les choix des fu­turs pa­rents. » Après quelques ren­contres pré­na­tales, la dou­la se met à la dis­po­si­tion du couple pen­dant toute la du­rée de l'ac­cou­che­ment. Elle peut ve­nir à la mai­son aux pre­mières contrac­tions, ou di­rec­te­ment à l'hô­pi­tal. Pen­dant l'ac­cou­che­ment, la dou­la pro­digue un sou­tien phy­sique et émo­tion­nel à la mère, par exemple en lui mas­sant le dos, en ap­puyant sur des points d'acu­pres­sion afin de sou­la­ger la dou­leur, en pra­ti­quant l'aro­ma­thé­ra­pie, en sug­gé­rant di­verses po­si­tions pou­vant fa­ci­li­ter le tra­vail, en ras­su­rant ou en­core en « tra­dui­sant » le jar­gon mé­di­cal du mé­de­cin ou des in­fir­mières dans un lan­gage plus simple. La dou­la ne quitte les nou­veaux pa­rents que quelques heures après la nais­sance, une fois qu'ils sont bien ins­tal­lés avec leur bé­bé.

RÉ­CON­FORT PHY­SIQUE ET PSY­CHO­LO­GIQUE

« Le plus grand rôle de la dou­la, c'est d'as­su­rer à la ma­man une zone de con­fort et de sé­cu­ri­té pour qu'elle se sente à l'aise et puisse ac­cou­cher comme elle l'en­tend », note An­nie Ma­rion. Alors que la sage-femme ou l'in­fir­mière, de for­ma­tion mé­di­cale, sont là pour s'as­su­rer de la sé­cu­ri­té et de la san­té du bé­bé et de la ma­man, la dou­la joue donc un rôle de ré­con­fort phy­sique et psy­cho­lo­gique au­près de la mère, mais aus­si du père. « En ef­fet, par­fois c'est le par­te­naire qui a le plus be­soin d'une dou­la. Je sou­tiens beau­coup le pa­pa : vu de l'ex­té­rieur, l'ac­cou­che­ment pa­raît souvent plus im­pres­sion­nant qu'il ne l'est pour la femme qui ac­couche », ra­conte celle qui ac­com­pagne deux à quatre ac­cou­che­ments chaque mois.

La mé­di­ca­li­sa­tion gé­né­ra­li­sée des naissances, à par­tir des an­nées 1950, a souvent fait ou­blier l'im­por­tance de la di­men­sion psy­cho­lo­gique de l'ac­cou­che­ment pour la femme en­ceinte. En ef­fet, la confiance en soi, le bien-être et le sou­tien de per­sonnes proches, c'est-à-dire la di­men­sion émo­tion­nelle, jouent un rôle im­por­tant dans l'ex­pé­rience de l'ac­cou­che­ment, montrent dif­fé­rentes re­cherches scien­ti­fiques. D'une ma­nière générale, plus la femme par­vient à se dé­tendre, mieux se dé­roule son ac­cou­che­ment. Or, alors que les femmes d'au­tre­fois ac­cou­chaient à la mai­son et en­tou­rées de femmes de leur fa­mille et de proches, qui pro­di­guaient conseils et ré­con­fort, une ma­jo­ri­té des femmes d'au­jourd'hui ac­couchent dans un en­vi­ron­ne­ment qu'elles ne connaissent pas – l'hô­pi­tal – et en­tou­rées, outre leur conjoint, de per­son­nel mé­di­cal in­con­nu qui change se­lon l'ho­raire ; des condi­tions qui peuvent se ré­vé­ler stres­santes, mal­gré les ef­forts faits par les hô­pi­taux pour rendre l'am­biance des salles d'ac­cou­che­ment plus cha­leu­reuses.

DÉMÉDICALISER LA NAIS­SANCE

Même si le re­cours à une dou­la reste un phé­no­mène mi­no­ri­taire (des chiffres pré­cis n'existent pas pour le Ca­na­da, mais aux ÉtatsU­nis, 6 % des ac­cou­che­ments se sont dé­rou­lés en pré­sence d'une dou­la en 2013, contre 3 % en 2006), le nombre de dou­las ne cesse d'aug­men­ter de­puis une quin­zaine d'an­nées, comme le montre l'exemple de Terre-Neuve.

« Je constate un phé­no­mène de re­tour aux sources. Je trouve beau de démédicaliser le pro­ces­sus de la nais­sance, re­marque An­nie Ma­rion. La pré­sence d'une dou­la pour un ac­cou­che­ment dans un mi­lieu hos­pi­ta­lier per­met d'at­teindre un juste équi­libre entre sé­cu­ri­té mé­di­cale et con­fort émo­tion­nel. » An­nie Ma­rion constate que d'une ma­nière générale, le per­son­nel mé­di­cal ré­serve un bon ac­cueil aux ac­com­pa­gnantes à la nais­sance. « Les in­fir­mières, sur­tout les plus jeunes, sont de plus en plus ou­vertes à la pré­sence d'une dou­la, de même que les mé­de­cins, en par­ti­cu­lier les mé­de­cins de fa­mille. On tra­vaille en équipe. Gé­né­ra­le­ment, les ac­cou­che­ments se passent mieux avec une dou­la, et ce­la ré­duit le taux de cé­sa­rienne de moi­tié... se­lon les sta­tis­tiques. Beau­coup de femmes me disent, après coup, qu'elles ne savent pas comment elles au­raient pu ac­cou­cher sans dou­la. »

De­puis sa for­ma­tion de base d'ac­com­pa­gnante à la nais­sance

Photo : Courtoisie d’An­nie Ma­rion

An­nie Ma­rion (à gauche) pose avec Ina May Gas­kin, cé­lèbre sa­ge­femme amé­ri­caine qui a créé en 1971 l’un des pre­miers centres d’ac­cou­che­ment hors hô­pi­tal des États-Unis. Elle est souvent sur­nom­mée « la mère des sages-femmes au­then­tiques ».

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