« La loi, c’est la loi » - Sé­ra­phin Pou­drier

Le Gaboteur - - OPINIONS ET AVIS - Ja­cinthe Trem­blay

Je suis une en­fant de la té­lé, de cette époque où elle était en noir et blanc et où pen­dant des an­nées, Sé­ra­phin Pou­drier, le triste hé­ros de la sé­rie « Un homme et son pé­ché », réus­sis­sait à unir les au­di­teurs fran­co­phones du Ca­na­da tout en­tier contre son ava­rice. Cette sé­rie a été re­vue et mo­der­ni­sée pour Ra­dio-Ca­na­da, qui la dif­fuse main­te­nant sous le titre « Les pays d'en haut ».

Ce Sé­ra­phin est plus com­plexe que ce­lui créé à l'époque mais il est tou­jours aus­si ra­pace en­vers ceux qui tardent à lui rem­bour­ser leurs dettes. Se pré­sen­tant tou­jours comme une vic­time, mal­gré sa ri­chesse, il n'hé­site pas à mettre qui­conque dans la mi­sère, al­lant même jus­qu'à exi­ger en guise de paie­ment qu'on lui cède la plus belle fille du vil­lage.

« La loi, c'est la loi! », décrète in­va­ria­ble­ment Sé­ra­phin pour jus­ti­fier ses actes in­fâmes. Je vis main­te­nant à l'ère d'In­ter­net et des ré­seaux so­ciaux et de­puis plu­sieurs se­maines, ce qui me tient sou­vent ri­vée à un écran, c'est le feuille­ton du dé­ve­lop­pe­ment du pro­jet hy­dro­élec­trique de Mus­krat Falls et de ses dé­ra­pages. Les tristes re­bon­dis­se­ments sont constants et tout laisse pré­sa­ger qu'il n'y au­ra pas de « Hap­py End ».

Alors que les ré­si­dents de Mud Lake re­dou­taient l'inon­da­tion de leur vil­lage après l'ef­fon­dre­ment qu'ils croient in­évi­table, tôt ou tard, du North Spur, cette por­tion ar­gi­leuse de re­te­nue des eaux du ré­ser­voir de Mus­krat Falls, ils ont eu la très mau­vaise sur­prise de voir leur pa­te­lin inon­dé ce prin­temps. Plu­sieurs pointent du doigt les ma­noeuvres de Nal­cor pour ex­pli­quer une mon­tée aus­si ra­pide et vio­lente des eaux. De mé­moire d'hommes et de femmes qui ha­bitent Mud Lake de­puis des dé­cen­nies, c'est du ja­mais vu.

Ces si­nis­trés ont droit à cer­taines com­pen­sa­tions gou­ver­ne­men­tales… mais pas pour tous leurs biens. Cer­tains y per­dront leur che­mise. Mais comme le ré­pé­tait et le dit en­core Sé­ra­phin : « La loi, c'est la loi ».

« La loi, c'est la loi », c'est aus­si ce qui a jus­ti­fié un juge d'or­don­ner l'em­pri­son­ne­ment de Bea­trice Hun­ter, une Inuk du La­bra­dor membre du groupe des Pro­tec­teurs de la terre de Mus­krat Falls, fin mai. Au mo­ment d'écrire ces lignes, elle était tou­jours der­rière les bar­reaux du pé­ni­ten­cier à sé­cu­ri­té maxi­mum de Saint-Jean, mal­gré les nom­breux ap­pels à la clé­mence qui se mul­ti­plient dans la pro­vince et bien au-de­là.

« La loi, c'est la loi », est aus­si l'ar­gu­ment der­rière les pour­suites ci­viles et cri­mi­nelles in­ten­tées contre une cin­quan­taine de per­sonnes qui ont agi pour pro­té­ger la san­té, le mode de vie et l'en­vi­ron­ne­ment de leur coin de terre, de­puis l'au­tomne 2016. C'est aus­si le même rai­son­ne­ment qui a conduit à in­clure dans la liste des ac­cu­sés le jour­na­liste Jus­tin Brake, du mé­dia en ligne thein­de­pendent.ca, qui était pré­sent sur place l'au­tomne der­nier pour nous in­for­mer. À ce jour, les ap­pels lan­cés au­près du pre­mier mi­nistre Dwight Ball afin qu'il fasse tout en son pou­voir pour faire li­bé­rer Béa­trice Hun­ter et pour faire re­ti­rer les pour­suites contre les Pro­tec­teurs de la terre de Mus­kratt Falls, les autres pro­tes­ta­taires et Jus­tin Brake ont été vains. En ré­su­mé, le chef li­bé­ral s'est re­tran­ché der­rière l'ar­gu­ment de l'in­dé­pen­dance des tri­bu­naux face au pou­voir po­li­tique. « La loi, c'est la loi! », n'est-ce pas?

Le hic dans ce type de rai­son­ne­ment, c'est que les lois ne sont écrites par les juges. Elles sont adop­tées par les hommes et les femmes po­li­tiques qui forment les gou­ver­ne­ments qui eux­mêmes, sont cen­sés être en phase avec leurs pa­trons - les ci­toyens.

Il existe même dans notre sys­tème qui pré­serve avec jus­tesse l'in­dé­pen­dance des tri­bu­naux face aux po­li­ti­ciens quelque chose comme le pou­voir, pour le gou­ver­ne­ment, d'adop­ter des lois spé­ciales. Les exemples sont lé­gions mais pen­sons seule­ment à celles qui gèlent les sa­laires des fonc­tion­naires ou qui forcent le re­tour au tra­vail de gré­vistes pour­tant en ar­rêt lé­gal…

Le gou­ver­ne­ment Ball a une autre op­tion que de se col­ler au mo­to de Sé­ra­phin Pou­drier.

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