Ben­ja­min But­ton ou Slum­dog

En en­trant dans un as­cen­seur de l’hô­tel Four Sea­sons à Be­ver­ly Hills, je me suis ré­cem­ment re­trou­vé nez à nez avec Dev Pa­tel, le jeune An­glais d’as­cen­dance sud-asia­tique qui tient la ve­dette dans le film Slum­dog Mil­lio­naire. Notre brève conver­sa­tion m’a p

Le Journal de Montreal - Weekend - - CINEMA - Bruce Kirk­land Sun Me­dia

Il ne cher­chait pas à se pa­va­ner, ne se pre­nait pas pour un autre et ne te­nait rien pour ac­quis. Pa­tel était mo­deste, en­thou­siaste et fou de joie à l’idée que le film ait tant de choses à dire au monde au su­jet de la vie, de l’amour et de la lutte des classes en Inde.

Je lui ai men­tion­né que des gens étaient dé­çus du ver­dict des élec­teurs des prix de l’Aca­dé­mie. Au­cun ac­teur de Slum­dog n’a été mis en no­mi­na­tion. « Ce­la ne me dé­range pas », a ré­pon­du hum­ble­ment Dev Pa­tel. « Je ne sens pas que je mé­rite réel­le­ment ce­la. C’est le film qui est im­por­tant. »

Il ne croit même pas qu’il est de­ve­nu un bon ac­teur, mal­gré sa per­for­mance dans Skins, une sé­rie té­lé­vi­sée de la BBC. « J’étais épou­van­table dans ce rôle », confesse-t-il.

Puis, je suis tom­bé sur Dan­ny Boyle. Le réa­li­sa­teur du film. Il sem­blait tout aus­si dé­con­trac­té et se fai­sait poé­tique et nos­tal­gique au su­jet du trai­te­ment fa­vo­rable ré­ser­vé à son tra­vail dans les fes­ti­vals de films ca­na­diens au cours de sa car­rière.

Ces deux mo­destes té­moi­gnages contrastent avec l’im­pact de L’Étrange his­toire de Ben­ja­min But­ton. Le film a ob­te­nu 13 no­mi­na­tions, trois de plus que les dix oc­troyées à Slum­dog. Le réa­li­sa­teur de Ben­ja­min But­ton, David Fin­cher, est un im­por­tant et exi­geant ci­néaste amé­ri­cain, d’hu­meur chan­geante.

Dan­ny Boyle, lui, est un Bri­tan­nique bran­ché qui fait des choix ori­gi­naux.

Alors que Dev Pa­tel se dit content de ne pas être mis en no­mi­na­tion, la su­per­star Brad Pitt, qui in­ter­prète le rôle de Ben­ja­min But­ton et qui est no­mi­né dans la ca­té­go­rie du meilleur ac­teur, est très heu­reux d’être sous les feux de la rampe en tant qu’« ac­teur sé­rieux ».

En outre, il semble y avoir un ap­pui cor­po­ra­tif der­rière Ben­ja­min But­ton : une vague de fond ve­nant d’Hol­ly­wood pour que l’un de ses propres mé­ga­pro­jets re­vienne à la mai­son avec le plus grand nombre pos­sible de sta­tuettes en or. Mais le prix pour le meilleur film pour­rait lui échap­per.

DAVID CONTRE GO­LIATH

À part ces deux films, au­cun autre long­mé­trage mis en no­mi­na­tion ne semble être dans la course. Per­sonne ne parle des Frost/Nixon, Milk et autre Le li­seur comme des can­di­dats po­ten­tiels pour le meilleur film, bien que cha­cun ait des chances de rem­por­ter un tro­phée dans d’autres ca­té­go­ries, comme Sean Penn pour le meilleur ac­teur dans Milk.

En fait, il n’y a pas de dis­cus­sion sé­rieuse sur autre chose que la lutte entre Ben­ja­min But­ton et Slum­dog pour la plus haute ré­com­pense. C’est le clas­sique David contre Go­liath. Ben­ja­min But­ton est l’in­con­tour­nable et im­po­sant géant, une pro­duc­tion de 150 mil­lions $ qui a ré­col­té des re­cettes de 197 mil­lions $ dans les gui­chets du monde en­tier. Comme de nom­breuses épo­pées ci­né­ma­to­gra­phiques, le film a été en dé­ve­lop­pe­ment pen­dant des an­nées, soit de­puis 1994 dans le cas qui nous concerne. À un mo­ment don­né, c’était le réa­li­sa­teur Ron Howard qui al­lait di­ri­ger John Tra­vol­ta dans le rôle de Ben­ja­min But­ton. À un autre, c’était Ste­ven Spiel­berg qui al­lait di­ri­ger Tom Cruise. Le réa­li­sa­teur Spike Jonze a été éga­le­ment ap­pro­ché pour la di­rec­tion du film. Qui sait quelle autre ve­dette au­rait in­ter­pré­té Ben­ja­min But­ton ?

À l’op­po­sé, Slum­dog est un mo­deste film in­dé­pen­dant de 15 mil­lions $ réa­li­sé hors des sen­tiers bat­tus. Il ra­conte l’his- toire d’un en­fant de la rue de Mum­bai, en Inde, qui réus­sit à sor­tir du ma­rasme de son bi­don­ville grâce au suc­cès qu’il rem­porte lors d’un jeu té­lé­vi­sé pour tes­ter son in­tel­li­gence.

MA­NI­FES­TA­TIONS EN INDE

Il y a ce­pen­dant eu un re­tour de ma­ni­velle. Des ma­ni­fes­ta­tions ont eu lieu en Inde pour s’op­po­ser au titre du film, im­pli­quant que les ha­bi­tants des bi­don­villes étaient des « chiens », comme si l’on pou­vait prendre le titre du film à la lettre.

D’autres ont ques­tion­né le trai­te­ment de deux jeunes ha­bi­tants d’un bi­don­ville qui se sont vu ac­cor­der des se­conds rôles très en vue, comme si le fait de bien les trai­ter, mais de leur don­ner un sa­laire mo­deste était de l’ex­ploi­ta­tion. Le pro­blème a d’ailleurs été ré­glé par les pro­duc­teurs de Slum­dog, qui ont ré­vé­lé que les jeunes in­ter­prètes s’étaient vu re­mettre des fonds pour fi­nan­cer leur édu­ca­tion. Les at­taques en­vers Slum­dog Mil­lio­naire tendent à confir­mer ce qui semble évident : même sans ar­ro­gance, le film est fa­vo­ri pour triom­pher ce soir.

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