Les forces de ses fai­blesses

Un peu comme pour les cas­cades dan­ge­reuses dans les an­nonces d’au­tos, la bio­gra­phie de Re­né An­gé­lil de­vrait s’ac­com­pa­gner d’une no­tice pour les jeunes : n’es­sayez pas ce­ci dans vos vies, ça pour­rait tout gâ­cher, vous rui­ner ou vous tuer.

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES - Be­noît Au­bin

Re­né An­gé­lil, on com­mence à le sa­voir, est le plus gros, le meilleur, le plus riche, le plus fu­té, le plus cé­lèbre et le plus puis­sant de tous les gé­rants d’ar­tistes pré­sents et pas­sés au monde.

L’im­men­si­té de sa réus­site, de ses moyens, de son ta­lent est telle qu’il est le seul en­core ca­pable d’ima­gi­ner des deals dont l’en­ver­gure, la dif­fi­cul­té, ou l’éclat lui pro­cu­re­raient ce car­bu­rant es­sen­tiel à toutes ses réus­sites : un gros risque en ap­pa­rence in­sur­mon­table.

Ce qui fait de la bio­gra­phie d’An­gé­lil par Georges-Hé­bert Ger­main une lec­ture si cap­ti­vante n’est pas tant le ré­cit du faste de sa vie, de l’éten­due de son in­fluence, ni même du pro­fond amour qui le lie avec sa femme, qui est aus­si son ar­tiste, son che­val de ba­taille, et le pro­duit qu’il a dé­ve­lop­pé - même si ce­la est in­té­res­sant et bien me­né.

Le vé­ri­table in­té­rêt du livre vient de l’ex­plo­ra­tion très fine que les deux hommes font des zones grises de la vie, de l’âme hu­maine - et de celle de l’homme en tant que gars - en quête de cette ligne éva­nes­cente qui sé­pare le vice et la ver­tu, la chance et la des­ti­née, l’au­dace et la té­mé­ri­té, la gloire et la dé­chéance, le suc­cès le plus fou et l’échec le plus ab­ject.

PA­RIER SUR LA VIE

Re­né An­gé­lil a pas­sé toute sa vie en équi­libre pré­caire sur cette ligne in­stable qu’il avait ten­due très haut. Ce qu’il faut ab­so­lu­ment dire aux jeunes, c’est que sa réus­site spec­ta­cu­laire n’est ab­so­lu­ment pas nor­male. C’est pour ça exac­te­ment qu’elle mé­ri­tait ce livre.

Re­né An­gé­lil est le type même de gars que belle-ma­man ne veut pas avoir comme gendre. Un ar­tiste, un no­ceur, un cou­reur de ju­pons, un joueur, un noc­tam­bule, un mu­si­cien, un gam­bler. Un su­per­sti­tieux ma­niaque. Un ob­ses­sif qui passe des nuits à cal­cu­ler l’équa­tion qui dé­fie­rait le ha­sard aux cartes. Un contrô­leur com­pul­sif des moindres dé­tails en toutes choses, un in­sou­ciant qui flambe lit­té­ra­le­ment l’ar­gent et vit comme un pa­cha même quand il est fau­ché, né­gli­geant ses femmes et ses en­fants pour suivre ses pen­chants, ses rêves, sa gang de chums. Sans oublier : ga­ger ses avances et les perdre, faire faillite et en rire. Mais voi­là : Re­né An­gé­lil a réus­si. La fi­nesse de M. Ger­main est sa ca­pa­ci­té de nous ame­ner de l’autre cô­té de cette ligne de la ver­tu conve­nue. Sans nous in­fli­ger de ju­ge­ment mo­ral, il nous amène à sai­sir que les vices du bon­homme sont la clé de son suc­cès - parce qu’il a su les har­na­cher. Les ob­ses­sifs com­pul­sifs font les meilleurs gé­rants. Son in­cu­rie pour l’ar­gent de­vient de la gé­né­ro­si­té prin­cière. Son goût du risque de­vient une am­bi­tion vi­sion­naire. Il fut le pre­mier à prendre la me­sure du ta­lent de Cé­line Dion. Il a hy­po­thé­qué sa mai­son pour lui of­frir de meilleurs mu­si­ciens; il a fait faillite, mais il a réus­si...

Cer­taines des pages les plus spec­ta­cu­laires du livre nous ra­mènent à Las Ve­gas, le soir où Cé­line Dion ter­mine le plus gros «deal» ja­mais réa­li­sé dans le show­biz - quatre an­nées à gui­chets fer­més dans un théâtre construit pour elle au Cae­sar’s Pa­lace. Le même jour, Re­né An­gé­lil a trou­vé sa ré­demp­tion dans un sa­lon du même ca­si­no, en rem­por­tant l’un des plus gros cham­pion­nats de po­ker de cette ville ta­rée et cin­glée.

Comment ap­pelle-t-on un pa­rieur com­pul­sif qui fi­nit par battre la banque? Exac­te­ment comme on ap­pelle l’im­pré­sa­rio de la plus grande ve­dette de l’his­toire du pop.

On l’ap­pelle Mon­sieur An­gé­lil.

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