Des mots qui sonnent

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Comme joueur de po­ker, Re­né An­gé­lil est im­pé­né­trable et fourbe. En af­faires, il a com­pris que, pour te­nir, un deal doit rendre tout le monde heu­reux. Dans la vie, c’est un pa­cha, qui offre des ban­quets, en­tou­ré de ses cour­ti­sans, sur quatre conti­nents. Et quand la mu­sique l’émeut, le Roi Re­né verse une larme...

Même dans le temps où il vi­vait de « jo­bines » dans la Pe­tite Pa­trie, aux dé­buts de son groupe yé-yé Les Ba­ro­nets, dans la moi­tié qué­taine des an­nées 1960, Re­né An­gé­lil ne fai­sait ja­mais rien tout seul. C’est un gars de gang, comme le sont, for­cé­ment, tous les vrais lea­ders.

Voi­ci comment son bio­graphe dé­crit le phé­no­mène : « Re­né An­gé­lil a un très grand pou­voir d’at­trac­tion et de per­sua­sion. Tous ceux qu’il aime et ad­mire, il tente de les em­me­ner dans son uni­vers, pour qu’ils dé­couvrent son monde et par­tagent ses pas­sions, ses émo­tions... »

(Il n’a pas tou­jours réus­si, no­tez. An­gé­lil a pas­sé un temps fou, et mi­sé et per­du des sommes folles, dans les ca­si­nos - mais n’est pas par­ve­nu à com­mu­ni­quer à sa femme sa dé­vo­rante pas­sion pour le jeu.)

An­gé­lil est un Sy­rien qui se voit comme un Li­ba­nais - bé­né­fi­ciaire d’une tra­di­tion mil­lé­naire dans l’art du né­goce. Il a com­pris que les contrats et les avo­cats sont des sources de conflits. Il ne tran­sige qu’avec des gens qu’il aime dé­jà et qui ont préa­la­ble­ment ga­gné son res­pect.

UN PEU PLUS HAUT, UN PEU PLUS LOIN

Il y a un re­vers à cette mé­daille. An­gé­lil ne par­donne pas - vrai­ment pas - à ceux qui ont dou­té de lui, l’ont cri­ti­qué, hu­mi­lié, ou lais­sé tom­ber - as­so­ciés, jour­na­listes ou ré­seaux de té­lé, peu im­porte.

Dans ce cas-ci, on sait clai­re­ment où se si­tue son bio­graphe. Geor­gesHé­bert Ger­main est le par­te­naire de Fran­cine Cha­loult, un rouage-clé de la for­mi­dable ma­chine as­su­rant de­puis tou­jours la mise en mar­ché de Cé­line Dion - dont Ger­main a aus­si écrit la bio­gra­phie.

C’est donc une bio­gra­phie au­to­ri­sée - le ré­cit que Re­né An­gé­lil veut lais­ser pour la pos­té­ri­té de sa vie et de son oeuvre.

Il ne pou­vait en être au­tre­ment, avec ce «control freak» ob­sé­dé par les dé­tails et sa propre image.

Mais la lec­ture est cap­ti­vante, parce que cet homme éton­nant et com­pli­qué qui, pas­sé 70 ans, n’a plus grand-chose à perdre ou à ga­gner, s’est ou­vert à quel­qu’un en qui il avait confiance. Le ré­sul­tat est heu­reux.

Georges-Hé­bert écrit comme Cé­line Dion chante, ou Guy La­fleur jouait au ho­ckey : avec une élé­gance na­tu­relle, for­gée par des dé­cen­nies de mé­tier. C’est du bon.

Il y a beau­coup de choses à faire, à ap­prendre ou connaître dans la vie et, pour moi, tout sa­voir sur Cé­line Dion - et son gé­rant - ne fai­sait pas par­tie des prio­ri­tés quo­ti­diennes.

Mais ce livre-ci est autre chose. Il vole plus haut, voit plus loin, et va plus en pro­fon­deur que ce qu’on trouve d’or­di­naire. Le suc­cès de Cé­line Dion est une his­toire connue. Mais ce livre nous en fait voir l’in­ten­si­té, l’im­men­si­té. Il par­vient à main­te­nir le sus­pense en nous fai­sant com­prendre, étape par étape, que ce suc­cès, nor­ma­le­ment, n’au­rait pas dû se réa­li­ser, sans la fu­sion ex­cep­tion­nelle de ces deux êtres aty­piques que sont Cé­line Dion et son manager de ma­ri, le bu­si­ness­man-ar­tiste qui pense que l’ar­gent n’est bon qu’à flam­ber.

C’est un bon livre, sur un su­jet in­té­res­sant : un fou pau­mé, qui a prou­vé big time qu’il n’est pas fou du tout.

Re­né An­gé­lil, le Maître du jeu par Georges-Hé­bert Ger­main Libre Ex­pres­sion

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