Dor­mir dans une salle de classe aux Îles

Le Journal de Montreal - Weekend - - TOURISME - Lise Gi­guère Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Aux Iles-de-La-Ma­de­leine, un vieux couvent ayant au­tre­fois abri­té les Soeurs de la Con­gré­ga­tion de Notre-Dame s’est trans­for­mé en un char­mant pe­tit hô­tel luxueux sous les aus­pices de trois Ma­de­li­nots de nais­sance et une d’adop­tion.

Lorsque l’on pense aux Iles-de-la-Ma­de­leine, ce sont des images de vagues dé­fer­lantes sur le sable, de fa­laises rouges aux contours dé­chi­que­tés ou de mi­nus­cules mai­sons dis­po­sées un peu n’im­porte comment qui sur­gissent. Les édi­fices de pierre ne font pas par­tie de notre ima­ge­rie men­tale.

Il est vrai que ces der­niers sont plu­tôt rares sur l’île. L’un d’eux, le Vieux Couvent a été construit entre 1914 et 1918, à l’ins­ti­ga­tion du Père Sa­muel Turbide et il au­rait né­ces­si­té 500 char­rettes de pierre ! Si­tué sur le même site que l’Église et le pres­by­tère, le Vieux Couvent était voué à la for­ma­tion de jeunes ins­ti­tu­trices qu’on ap­pe­lait plu­tôt « maî­tresses d’école » !

UNE NOU­VELLE ÈRE

En 1967, quand la po­ly­va­lente prend le re­lais, le Vieux couvent se trans­forme en mai­son de re­traite pour les per­sonnes âgées. Mais, en 1969, Gas­pard Ri­chard en fait l’ac­qui­si­tion et l’en­droit de­vient hô­tel. C’est à lui que l’on doit le bar Chez Gas­pard dont la ré­pu­ta­tion s’étend bien au-de­là des îles grâce, entre autres, à la par­ti­ci­pa­tion d’ar­tistes lo­caux comme Su­roît et d’autres comme Ri­chard Sé­guin ou Dan Bi­gras.

Le vent de chan­ge­ments des an­nées 70 touche aus­si la pe­tite église qui de­vient ci­né­ma et salle de danse. Cer­tains pensent même que le feu de 1973 qui l’a en­tiè­re­ment ra­sée se­rait une ven­geance de Dieu, un acte du diable ou tout sim­ple­ment un feu sal­va­teur ser­vant à pu­ri­fier cet en­droit sa­cré.

Quoi qu’il en soit, sur le ter­rain, il ne reste plus que le Vieux Couvent et le pres­by­tère, seuls té­moins d’un pas­sé ré­vo­lu.

En 1985, Hen­ri-Paul Bé­nard du groupe Su­roît, sa com­pagne Fran­cine Le­roux (la seule qui n’est pas na­tive des Îles) et un couple de leurs amis, Ré­gi­nald Poi­rier et Évan­gé­line Gau­det, se portent ac­qué­reurs du Vieux couvent. À cette époque, l’hô­tel, qui a dé­jà pas mal vieilli, n’ouvre que l’été quand Chez Gas­pard est ou­vert.

Au fil des an­nées, le Vieux Couvent conti­nue de se dé­gra­der en 2000, l’hô­tel clas­sé alors 1 étoile ne cor­res­pond plus guère aux normes de l’in­dus­trie. Après plu­sieurs dis­cus­sions, un an plus tard, les quatre amis choi­sissent de sau­ver le Vieux Couvent et se lancent dans les ré­no­va­tions.

Le dé­fi est énorme puis­qu’ils tiennent mor­di­cus à sau­ver ce pa­tri­moine bâ­ti et à lui conser­ver son lustre d’an­tan tout en le fai­sant pé­né­trer dans l’ère mo­derne.

Un ébé­niste des Îles, Ro­bert Lan­dry, leur se­ra d’un grand se­cours pour les fe­nêtres qu’il faut rem­pla­cer. Après avoir conser­vé tout ce qui était est en­core utile, il les re­fait de fa­çon iden­tique et en uti­li­sant les mêmes es­sences de bois. C’est aus­si sous son con­seil que les amis nu­mé­rotent cha­cune des planches du plan­cher de bois francs, les mou­lures et ré­cu­pèrent tout ce qui peut l’être. Un tra­vail de moine !

UN HÔ­TEL DE CHARME

Au­jourd’hui, le Do­maine du Vieux Couvent est une vé­ri­table re­traite de calme, de paix, mais aus­si de bon goût, de confort et d’élé­gance. Dès que l’on ouvre la porte, on se trouve à la ré­cep­tion au pied d’un grand es­ca­lier. À gauche, des clients sa­vourent les pe­tits plats d’Évan­gé­line Gau­det dans ce qui était au­tre­fois la cha­pelle des re­li­gieuses. D’autres sont at­ta­blés du cô­té droit, un agran­dis­se­ment qui a per­mis d’ins­tal­ler un bar et une ter­rasse of­frant vue sur la baie de plai­sance et sur le pres­by­tère dans le­quel six ap­par­te­ments sont à louer à la jour­née ou à la se­maine.

En gra­vis­sant l’es­ca­lier qui mène aux 10 chambres ins­tal­lées dans ce qui était au­tre­fois le dor­toir et les classes, on ne peut qu’ad­mi­rer le ré­sul­tat ob­te­nu sur les larges mou­lures et le bois mar­qué par le temps. Aux portes des chambres qui portent les noms de Mère Su­pé­rieure, la maî­tresse d’école ou les Val­lons d’Aca­die pour sou­li­gner le re­lief du site, un pe­tit cadre pro­tège la page dé­chi­rée d’un ca­hier d’écri­ture. Comme on le fai­sait au­tre­fois, les fautes d’or­tho­graphe y sont cor­ri­gées en rouge. Dans la mé­moire de ceux qui ont connu cette époque, un dé­clic les ra­mène tout droit sur les bancs d’école.

Plus tard, al­lon­gé sur le lit re­cou­vert d’une couette du­ve­teuse, on laisse nos yeux ba­layer la pièce jus­qu’à ces belles fe­nêtres s’ou­vrant sur le fleuve, ce dé­cor épu­ré et mo­derne et tous ces pe­tites at­ten­tions fa­ci­li­tant le sé­jour ou in­vi­tant à dé­cou­vrir les ar­ti­sans des Îles quand, tout à coup, on re­marque un dé­tail : le pla­fond est bar­bouillé. Au­rait-on ou­blié de faire le mé­nage ?

Mais non, c’est un autre pe­tit clin d’oeil des concep­teurs. Une phrase écrite en belles lettres rondes entre deux traits rap­pelle que, dans cet en­droit, bien des jeunes ont écrit sur les murs. Les sou­ve­nirs af­fluent à nou­veau et nous em­portent sur leurs ailes vers le som­meil.

Pen­dant ce temps, au sous-sol, dans l’an­cien ré­fec­toire des re­li­gieuses, des conteurs et des chan­son­niers conti­nuent de faire vivre Chez Gas­pard. C’est peut-être ce qui, dans notre ima­gi­na­tion ou nos rêves, donne par­fois l’im­pres­sion d’en­tendre le pas feu­tré des re­li­gieuses.

Ah oui, vous ai-je dit que ce pe­tit hô­tel a fait un bond gi­gan­tesque en pas­sant de 1 à 4 étoiles ? Un 4 étoiles vrai­ment mé­ri­té !

Le do­maine du Vieux Couvent est un lieu de paix, de confort, d’élé­gance ber­cé par le vent du fleuve.

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