LA VI­SION PÉ­NÉ­TRANTE DE BLIND­NESS

Lorsque Le Pouilleux mil­lion­naire a triom­phé à la soi­rée des Os­cars, en­traî­nant le théâtre Ko­dak d’Hol­ly­wood dans une joyeuse fête bri­tan­no-bol­ly­woo­dienne, les ju­ge­ments pré­ci­pi­tés au su­jet de la san­té res­plen­dis­sante du ci­né­ma in­dé­pen­dant ont fu­sé.

Le Journal de Montreal - Weekend - - CINEMA - Sun Me­dia

Avec huit Os­cars et près de 100 mil­lions $ de ventes au gui­chet, Le Pouilleux mil­lion­naire est la preuve que la scène in­dé­pen­dante est flo­ris­sante, se sont em­pres­sés de dire des ex­perts té­lé­vi­suels. Ils sont dans l’er­reur.

Le Pouilleux mil­lion­naire est l’ex­cep­tion qui confirme la règle, l’éclair qui fou­droie. La règle, c’est que presque tous les autres films in­dé­pen­dants – Blind­ness de Fer­nan­do Mei­relles peut ser­vir d’in­di­ca­teur à la fois re­mar­quable et frus­trant – es­saient sans suc­cès de per­cer. La vé­ri­té, c’est que la scène in­dé­pen­dante est en mau­vaise pos­ture.

Même Le Pouilleux mil­lion­naire cou­rait au dé­sastre. Avant qu’il ne rem­porte le prix du pu­blic au Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de To­ron­to en sep­tembre der­nier, le réa­li­sa­teur bri­tan­nique, Dan­ny Boyle, croyait que sa mo­deste fic­tion trai­tant d’amour et de mi­sère noire à Mum­bai « s’en al­lait tout droit vers le DVD ».

Blind­ness, un drame brû­lant de vé­ri­té à pro­pos de la condi­tion hu­maine, a pra­ti­que­ment connu le même sort. Même si elle a ou­vert le Fes­ti­val de Cannes et a été pré­sen­tée à To­ron­to, cette co­pro­duc­tion ca­na­dienne, bré­si­lienne et ja­po­naise – bien que tour­née en an­glais – a souf­fert d’une as­sis­tance dé­sas­treuse en salle. Le film n’a rap­por­té que 3,4 mil­lions $ en Amé­rique du Nord et seule­ment 18,8 mil­lions $ à l’échelle in­ter­na­tio­nale.

Le DVD de Blind­ness est main­te­nant dis­po­nible. Alliance Films a fait un bou­lot for­mi­dable au Ca­na­da. Ici, c’est une édi­tion spé­cia- le de deux disques, alors que la ver­sion amé­ri­caine de Mi­ra­max ne contient qu’un disque. Les ex­tras de l’édi­tion spé­ciale sont de pre­mier ordre. Ils dé­montrent à quel point le film est sé­rieux, am­bi­tieux et pé­né­trant, même si peu de gens l’ont vu jus­qu’à pré­sent.

Se ser­vant d’une épi­dé­mie de cé­ci­té mon­diale comme mé­ta­phore, le film ex­plore nos tour­ments in­té­rieurs. Les vic­times de l’épi­dé­mie sont confi­nées dans un hô­pi­tal désaf­fec­té. L’ordre so­cial vole en éclat. La re­cons­truc­tion d’un nou­vel ordre so­cial, une per­sonne à la fois, s’avère une tâche mo­nu­men­tale. Blind­ness prend fin sur une note de pru­dent op­ti­misme.

Se­lon Ju­lianne Moore, la co­ve­dette qui in­ter­prète une per­sonne im­mu­ni­sée contre le vi­rus de la cé­ci­té, le film pose des ques­tions es­sen­tielles : « Qui sommes-nous et quelle res­pon­sa­bi­li­té avons-nous en­vers les autres, et que fai­sons-nous chaque jour pour les as­su­mer ? »

DISTRIBUTION IN­TER­NA­TIO­NALE

Son per­son­nage, l’unique per­sonne in­ter­née qui n’a pas per­du la vue, de­vient la re­pré­sen­tante des voyants. Les per­son­nages aveugles sont joués par une distribution in­ter­na­tio­nale, com­pre­nant no­tam­ment Mark Ruf­fa­lo, Maury Chay­kin, Gael Gar­cia Ber­nal, Alice Bra­ga, San­dra Oh, Yu­suke Iseyo et l’ac­teur­réa­li­sa­teur to­ron­tois, Don McKel­lar, qui a ré­di­gé le scé­na­rio du film et in­ter­prète al­lè­gre­ment un odieux vo­leur.

Blind­ness est ins­pi­ré d’un ro­man de l’écri- vain por­tu­gais Jo­sé Sa­ra­ma­go, un gau­chiste ra­di­cal qui a re­çu le prix No­bel. M. Sa­ra­ma­go est re­con­nu pour avoir re­fu­sé à Hol­ly­wood les droits sur ses livres. Il a cé­dé lorsque deux hommes pro­ve­nant du mi­lieu du ci­né­ma in­dé­pen­dant canadien – M. McKel­lar et le pro­duc­teur Niv Fich­man – l’ont cour­ti­sé aux îles Ca­na­ries.

« Je ne vou­lais pas que le livre tombe entre les mains de quel­qu’un qui pro­fi­te­rait des droits d’au­teur pour faire en­suite ce qu’il vou­drait avec », a in­di­qué Jo­sé Sa­ra­ma­go sur le DVD, au cours d’une rare in­ter­view. Mais il a été im­pres­sion­né par les Ca­na­diens. « Ils étaient deux per­sonnes nor­males, pas quelque ar­ro­gant des­pote du ci­né­ma. »

Mei­relles, de­ve­nu cé­lèbre pour son film de pouilleux de bi­don­ville, La Ci­té des dieux, a été re­cru­té pour réa­li­ser le film. Iro­ni­que­ment, Sa­ma­ra­go lui avait pré­cé­dem­ment re­fu­sé les droits de Blind­ness. « Je conti­nue à lire le livre et je trouve conti­nuel­le­ment dif­fé­rents points de vue pour ap­pré­hen­der cette his­toire », dit M. Mei­relles.

L’édi­tion spé­ciale du DVD in­clut 55 mi­nutes de do­cu­men­taire sur la pro­duc­tion du film, Vi­sion de Blind­ness, et 7 mi­nutes de scènes sup­pri­mées. Vous pou­vez éga­le­ment re­gar­der le film en op­tant pour L’oeil qui voit, qui com­prend 34 mi­nutes d’images vi­déo sup­plé­men­taires sur le tour­nage du film, tout d’abord à São Pau­lo, au Bré­sil, puis dans une an­cienne pri­son de cri­mi­nels alié­nés à Guelph, en On­ta­rio.

Voi­là pour Blind­ness. Main­te­nant, à vous de voir.

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