Le ma­ra­thon Lip­synch

Le Journal de Montreal - Weekend - - THÉÂTRE - Be­noît Au­bin

Nous vi­vons dans une so­cié­té pres­sée, qui s’im­pa­tiente dès qu’une porte d’as­cen­seur tarde à s’ou­vrir. Alors, c’est sûr que, pour des gens qui ont per­du le temps de vivre, al­ler voir une pièce de théâtre qui dure plus long­temps que la jour­née de tra­vail d’un syn­di­qué est une ex­pé­rience ar­tis­tique ex­trême.

« Pas­ser toute une jour­née à se faire ra­con­ter une his­toire, c’est une épreuve d’en­du­rance, un ma­ra­thon pour les spec­ta­teurs au­tant que pour les co­mé­diens et tech­ni­ciens », dit Ro­bert Le­page, dont le Lip­synch se­ra pré­sen­té en ver­sion in­té­grale (neuf heures) au Théâtre De­ni­sePel­le­tier l’hi­ver pro­chain. « Ça les rend aus­si plus com­plices. »

« Au­jourd’hui, nous avons peur de la du­rée. Mais à l’époque de Sha­kes­peare, les pièces de théâtre du­raient fa­ci­le­ment cinq heures et plus, dit Le­page. Les en­tractes du­raient plus long­temps; les gens avaient le temps d’al­ler boire et man­ger, et de dis­cu­ter de la pièce. Le théâtre, on l’ou­blie de nos jours, est un acte so­cial, pas un plai­sir so­li­taire. »

Lip­synch est une co­pro­duc­tion in­ter­na­tio­nale, jouée dans plu­sieurs langues à la fois, par des co­mé­diens ve­nus de plu­sieurs pays dif­fé­rents. Elle est di­vi­sée en neuf seg­ments d’une heure. Cha­cun ex­plore un as­pect de ce phé­no­mène : la voix hu­maine.

« La voix par­lée, la voix chan­tée, em­prun­tée imi­tée, la voix pillée. On en­tend même des voix que les schi­zo­phrènes en­tendent. Nous avons cher­ché, fouillé dans toutes les di­men­sions, dit Le­page. Les his­toires qui sont ra­con­tées ont cha­cune leur fac­ture es­thé­tique propre, mais à la fin, toutes ces his­toires-là se re­coupent, et ça fi­nit par faire un grand ta­bleau. »

OEUVRE-FLEUVE

Un ta­bleau, dit-il, qui est à l’image du monde d’au­jourd’hui, « où les tran­sits sont plus fré­quents, et la culture, plus glo­bale ».

Lip­synch est un de ces fa­meux « work in pro­gress » de Le­page, une oeuvre-fleuve qui conti­nue de se mo­di­fier long­temps après sa créa­tion. Une ver­sion plus courte (cinq heures) fut pré­sen­tée à Mon­tréal au Fes­ti­val Trans-Amé­rique voi­ci deux ans. La pièce, dans la­quelle Le­page lui-même ne joue pas, tourne conti­nuel­le­ment (en Aus­tra­lie et en France, der­niè­re­ment).

Elle se­ra pré­sen­tée du 27 fé­vrier au 14 mars 2010 au théâtre De­nise-Pel­le­tier. Les fins de se­maine, les in­con­di­tion­nels pour­ront se far­cir Lip­synch en in­té­grale, avec quatre en­tractes et pause-re­pas. Ceux qui au­raient des pro­blèmes de gar­dien­nage pour­ront voir la pièce en trois seg­ments dif­fé­rents, les soirs de se­maine.

Lip­synch per­met d’ex­plo­rer un de ces pa­ra­doxes au théâtre. « Plus on ra­joute, (de ma­té­riel à la pièce) plus ça pa­raît court. C’est dif­fi­cile à ex­pli­quer, mais le temps, au théâtre, est quelque chose qui se di­late. »

PHOTO GRA­CIEU­SE­TÉ THÉÂTRE DE­NISE- PEL­LE­TIER

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