Re­tour sur la Côte des es­claves

Le Journal de Montreal - Weekend - - TOURISME - Paul Si­mier Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

OUI­DAH, Bé­nin | Ja­dis, sur toutes les cartes, cette par­tie du lit­to­ral du golfe de Gui­née por­tait le nom très évo­ca­teur de Côte des es­claves. C’est en ef­fet ici, à Oui­dah, que les na­vires né­griers de toutes les na­tions ma­ri­times eu­ro­péennes ve­naient faire le plein de cap­tifs des­ti­nés aux terres du Nou­veau Monde.

Ce­la ex­plique que dans les ré­cits his­to­riques le nom de ce lieu de traite soit or­tho­gra­phié très dif­fé­rem­ment se­lon la langue des tra­fi­quants. An­glais, Fran­çais, Hol­lan­dais, Da­nois et Por­tu­gais pos­sé­daient cha­cun à Oui­dah un fort des­ti­né à dé­fendre leurs in­té­rêts.

Une seule de ces construc­tions, le fort por­tu­gais, à pré­sent amé­na­gé en mu­sée, a sur­vé­cu aux aléas de l’his­toire.

Plus en­core que Gorée, pe­tite île si­tuée au large de Da­kar, au Sé­né­gal, ou le fort d’El­mi­na, si­tué au Ghana, ou en­core bien d’autres points de traite de la côte oc­ci­den­tale afri­caine, Oui­dah a joué un rôle de pre­mier plan dans le com­merce des es­claves.

TROIS SIÈCLES DE TRA­FIC

Le puis­sant royaume du Da­ho­mey in­cluait cette par­tie du lit­to­ral. Du­rant trois siècles, soit de 1600 à 1894 en­vi­ron, les treize rois qui se suc­cé­dèrent sur le trône du royaume d’Abo­mey n’eurent de cesse de ren­for­cer leur puis­sance et d’élar­gir leur ter­ri­toire.

Leurs guerres suc­ces­sives leur rap­por­taient quan­ti­té de cap­tifs qui étaient cé­dés aux tra­fi­quants eu­ro­péens en échange de fu­sils, de ca­nons, de tis­sus, de mé­taux, d’al­cool et de pa­co­tilles.

Les éva­lua­tions des ex­perts di­vergent, mais on s’en­tend pour dire qu’en­vi­ron 10 mil­lions d’Afri­cains furent ain­si ar­ra­chés à leur terre, uni­que­ment par la voie at­lan­tique. Or, pour un cap­tif, on es­time que cinq per­sonnes étaient mas­sa­crées lors des guerres ou des raz­zias.

De ce tra­fic très lu­cra­tif, Oui­dah conserve l’opu­lence de mai­sons de com­mer­çants.

Réunis sur une place, mar­qués au fer rouge du sym­bole de l’ache­teur, les cap­tifs de­vaient d’abord ef­fec­tuer le tour de l’Arbre de l’ou­bli, à rai­son de neuf fois pour les hommes et de sept fois pour les femmes.

Puis, en­chaî­nés, ils en­tre­pre­naient à pied le che­min de 4 km qui sé­pare la ville de la mer. Là, des pi­rogues ser­vaient à les trans­fé­rer à bord des na­vires né­griers amar­rés au large.

LA PORTE DU NON RE­TOUR

Ce che­min des es­claves se trouve main­te­nant ja­lon­né de sculp­tures mo­dernes. Aux abords de la plage de Oui­dah, s’élève la mo­nu­men­tale Porte du non-re­tour, éri­gée par l’Unesco. Les bas-re­liefs qui l’ornent de toutes parts évoquent ces convois d’hu­mains en­chaî­nés.

À Abo­mey, s’élèvent les pa­lais royaux de la puis­sante dy­nas­tie qui ne fut vain­cue que par l’in­ter­ven­tion des troupes co­lo­niales fran­çaises. La vi­site des pa­lais s’avère fort ins­truc­tive et trou­blante. Les pieds du trône de l’un des rois sont en ef­fet consti­tués de crânes hu­mains.

À Al­la­da, lo­ca­li­té si­tuée entre Oui­dah et Abo­mey, une sta­tue a été éle­vée dans un parc à la mé­moire de Tous­saint Lou­ver­ture, le li­bé­ra­teur d’Haïti, de­ve­nue la pre­mière ré­pu­blique noire du monde.

Il était le pe­tit-fils de Gaou Gui­nou, un prince du royaume d’Al­la­da qui, sous pré­texte qu’il por­tait om­brage au pou­voir en place, fut ven­du comme es­clave.

PHOTOS LE JOUR­NAL

1. La Porte du Non Re­tour, mo­nu­ment édi­fié par l’Unesco, près de la plage à Oui­dah, au Bé­nin. 2. Un or­chestre tra­di­tion­nel, lors de la Fête du vau­dou, à Oui­dah. 3. La Mai­son des es­claves, sur l’île de Gorée, au Sé­né­gal. 4. La sta­tue de Lous­saint Lou­ver­ture, le li­bé­ra­teur d’Haïti, à Al­la­da, ber­ceau de sa fa­mille.

5. Dé­co­ra­tion du temple vau­dou chez le chef des fé­ti­cheurs du Bé­nin. 6. L’en­trée des pa­lais royaux d’Abo­mey, au Bé­nin, site clas­sé par l’Unesco.

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