Pierre Pé­la­deau avait eu du flair

Dans tous les grands pays d’Oc­ci­dent, le Qué­bec y com­pris, au­cun ré­seau de té­lé­vi­sion ne sau­rait être ren­table sans pré­sen­ter des émis­sions et des sé­ries du cru. Mais nos voi­sins ca­na­diens an­glais consti­tuent une ex­cep­tion de taille : chez eux, les émis­si

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION -

Je pré­fère ne pas pen­ser à la le­vée de bou­cliers des Amé­ri­cains si on les pri­vait des Simp­sons, de Per­dus ou des So­pra­nos. Les Bri­tan­niques, de leur cô­té, vouent un vé­ri­table culte à des émis­sions bien à eux comme The Big Break­fast ou Dr Who et tous les Fran­çais re­gardent Vi­ve­ment di­manche de Mi­chel Dru­cker, Na­var­ro avec Ro­ger Ha­nin ou En­voyé spé­cial, tout ce qu’il y a de plus « fran­co-fran­çais » comme émis­sions !

Qu’on ne se trompe pas, les émis­sions amé­ri­caines sont po­pu­laires par­tout, mais sauf chez nos voi­sins an­glo­phones, elles ne re­lèguent ja­mais à la cave les émis­sions du cru.

LES LO­CO­MO­TIVES DE NOTRE TÉ­LÉ

Même si nous sommes presque mi­cro­sco­piques à l’échelle de la pla­nète, nous, Qué­bé­cois, pré­fé­rons aus­si les émis­sions du cru. Des sé­ries comme An­nie et ses hommes, Vir­gi­nie ou Pro­vi­dence sont de la té­lé qué­bé­coise pure laine avec la­quelle nos dif­fu­seurs font leur pain et leur beurre. Chez nous, ce sont tou­jours les émis­sions « in­di­gènes » ou des adap­ta­tions qué­bé­coises d’émis­sions étran­gères qui sont les lo­co­mo­tives de la pro­gram­ma­tion.

Chez nos com­pa­triotes an­glo­phones, les choses sont bien dif­fé­rentes. Qu’il s’agisse de CBC, de CTV ou de CanWest, on perd tou­jours de l’ar­gent avec les émis­sions du cru. Pour fi­nir par les amor­tir (en­core que ce ne soit pas évident), il faut les dif­fu­ser plu­sieurs fois et, sur­tout, les dif­fu­ser à ré­pé­ti­tion sur les chaînes spé­cia­li­sées. À part quelques très rares ex­cep­tions (on peut les comp­ter sur les doigts d’une seule main de­puis un de­mi-siècle), il n’y a ja­mais d’émis­sions ca­na­diennes dans le « top ten » de leur pal­ma­rès.

UN MAU­VAIS TOUR

Là comme au Qué­bec, le CRTC oblige les dif­fu­seurs à 50 % et plus de conte­nu canadien. Les dif­fu­seurs an­glo­phones ont donc trou­vé une as­tuce pour ne pas « hy­po­thé­quer » leur temps de haute écoute avec des émis­sions ca­na­diennes : ils les dif­fusent le ven­dre­di soir ou le sa­me­di soir. Ils peuvent ain­si les rem­pla­cer du di­manche au jeu­di par des émis­sions amé­ri­caines qui leur coûtent moins cher et rap­portent gros, mais ils jouent ain­si un bien mau­vais tour aux émis­sions ca­na­diennes. L’au­di­toire dis­po­nible de la té­lé di­mi­nue d’un tiers le ven­dre­di soir et de plus de 60 % le sa­me­di soir !

Sur une chaîne gé­né­ra­liste, par exemple, une dra­ma­tique ca­na­dienne d’une heure pré­sen­tée en temps de haute écoute l’un des cinq pre­miers soirs de la se­maine fi­ni­rait sa car­rière avec un manque à ga­gner de 138 264 $, alors que la même émis­sion dif­fu­sée le ven­dre­di ou le sa­me­di soir ac­cu­mule un dé­fi­cit de 351,384 $. Ces chiffres sont ti­rés d’une ana­lyse que vient tout juste de faire le Groupe Nor­di­ci­ty Ltd pour le compte de l’union des ar­tistes de langue an­glaise (ACTRA) et de la guilde des réa­li­sa­teurs et celle des au­teurs.

Mais comment nos Ca­na­diens an­glais en sont-ils ar­ri­vés là, alors que nos émis­sions qué­bé­coises per­forment bien, tou­jours avec des bud­gets plus mo­destes et une aide gou­ver­ne­men­tale plus mo­deste aus­si ?

Je n’ai qu’une explication à don­ner : le « star-sys­tem » qu’a si bien réus­si à mettre sur pied chez nous le re­gret­té Pierre Pé­la­deau, avec sa ri­bam­belle de jour­naux à po­tins. À l’époque, le car­di­nal Paul-Émile Lé­ger dé­non­çait des jour­naux en chaire, mais c’est un mo­nu­ment que de­vraient éle­ver à M. Pé­la­deau nos dif­fu­seurs, nos pro­duc­teurs et nos ar­tistes parce que c’est grâce à son flair et à ses jour­naux s’il y a un monde de dif­fé­rence entre notre té­lé­vi­sion et celle du Ca­na­da an­glais.

Ce vi­sion­naire a fait en sorte que nous vou­lons voir nos ar­tistes avant de re­gar­der les étran­gers.

Ah ! si les an­glo­phones avaient eu leur Pé­la­deau...

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