La té­lé-réa­li­té est la mère de Fa­ce­book

Il y a quelques an­nées, j’écri­vais que, pour peu qu’on soit in­ven­tif, la té­lé-réa­li­té se­rait le prin­ci­pal mo­teur de l’évo­lu­tion de notre té­lé­vi­sion. Au­jourd’hui, plus per­sonne ne doute que de tous les genres qu’on re­trouve à la té­lé, c’est ce­lui qui a non

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION -

La té­lé-réa­li­té a fait plus en­core. Elle a trans­for­mé notre monde en grande par­tie grâce aux ailes que lui a don­nées in­ter­net. Quelle était la mo­ti­va­tion pro­fonde et sou­vent in­cons­ciente de ceux et celles qui ont par­ti­ci­pé à des té­lé-réa­li­tés comme Loft sto­ry, Oc­cu­pa­tion double, Big Brother et toutes les autres ? Se­lon le cé­lèbre apho­risme d’An­dy Wa­rhol, ces par­ti­ci­pants « re­cher­chaient leur quart d’heure de cé­lé­bri­té mon­diale ». Sans qu’ils s’en doutent, ils furent les pre­miers à creu­ser une brèche dans notre sa­cro-sainte no­tion de « vie pri­vée ».

NOS CON­FES­SIONS IN­TIMES

Avec leurs con­fes­sions in­times et l’ex­po­sé sans pu­deur de leurs faits et gestes, les lof­teurs et autres « ac­teurs » de la té­lé-réa­li­té ont fait tom­ber nos in­hi­bi­tions et, sur­tout, nous ont fait croire que « pour être quel­qu’un, il faut exis­ter quelque part dans l’es­pace pu­blic ». Je ne connais au­cun des créa­teurs de Fa­ce­book. Je ne peux donc dire s’ils ont pen­sé aux consé­quences de la té­lé-réa­li­té sur les gens lors­qu’ils ont, en 2004, créé leur site Web de ré­seau­tage, mais c’est évident que la clien­tèle était mûre pour em­bar­quer dans leur « pa­tente ». La té­lé-réa­li­té nous avait condi­tion­nés à par­ta­ger nos faits, gestes et émo­tions avec nos sem­blables même s’ils sont de par­faits in­con­nus.

Moins de cinq ans après que Fa­ce­book ait été mis à la dis­po­si­tion des étu­diants de l’uni­ver­si­té Har­vard, dé­jà plus de 200 mil­lions de per­sonnes se donnent en pâ­ture à toute la pla­nète. Quand je pense que sur ces 200 mil­lions, il doit y en avoir des mil­liers qui ra­geaient contre la Sta­si (l’an­cienne po­lice se­crète d’Al­le­magne de l’Est) ou qui se bat­taient chez nous contre l’in­tro­duc­tion d’une carte d’iden­ti­té ! Ja­mais la Sta­si, le FBI ou notre po­lice mon­tée n’ont eu au­tant de ren­sei­gne­ments per­son­nels sur des in­di­vi­dus. Le plus drôle, c’est que toutes ces in­for­ma­tions qu’ils trouvent sur Fa­ce­book, Twit­ter, Tum­blr et autres sites de ré­seau­tage ont été four­nies vo­lon­tai­re­ment. Sans qu’on force la main de per­sonne, cha­cun a don­né des ren­sei­gne­ments qu’il re­fu­se­rait tout net de li­vrer à un flic qui les ar­rê­te­rait au coin de la rue.

Com­bien de ci­toyens de Mon­tréal-Nord, par exemple, qui se plaignent de tou­jours avoir la po­lice à leurs trousses, livrent à ces sites de ré­seau­tage une foule de don­nées per­son­nelles ? Sans par­ler de leurs photos ou de leurs vi­déos.

SUI­VI À LA TRACE

Ce n’est qu’un dé­but, comme dit la chan­son. Avec la géo­lo­ca­li­sa­tion en temps réel qui per­met de suivre quel­qu’un à l’aide de son té­lé­phone cel­lu­laire, on peut sa­voir où sont ses en­fants. Soit ! Mais on peut aus­si sa­voir où est sa femme, son ma­ri, son boss, etc. D’ac­cord, il y a en­core pas mal de li­mites à son uti­li­sa­tion, mais fiez-vous à l’in­ven­ti­vi­té des so­cié­tés de té­lé­pho­nie sans fil pour qu’on ne puisse bien­tôt plus se dé­pla­cer sans être sui­vi à la trace.

Comment diable en sommes-nous ar­ri­vés à ac­cep­ter de ne plus avoir de vie pri­vée ? Que les plus jeunes ne se posent pas de ques­tions ne m’étonne pas, car ils baignent de­puis leur nais­sance dans ce monde de ré­seau­tage qui sa­tis­fait leur ap­pé­tit de re­con­nais­sance et leur quête d’iden­ti­té, mais nous qui avons lar­ge­ment dé­pas­sé l’ado­les­cence ? Sans même que nous en soyons conscients, la té­lé-réa­li­té y est sans doute pour beau­coup dans l’éta­lage de plus en plus large que nous fai­sons de tout ce qui consti­tuait ja­dis notre « vie pri­vée » et notre « jar­din se­cret » !

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