Une ai­mable fan­tai­sie

Tant qu’on pense que l’au­teur du Loup des îles se prend au sé­rieux, et tant qu’on pense qu’elle écrit pour qu’on la prenne au sé­rieux, on a des pro­blèmes à… la prendre au sé­rieux. Mais dès qu’on a com­pris que Le loup des îles n’est qu’une fable, qu’une ai

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES - Be­noit Au­bin Le Jour­nal de Mon­tréal

Dans ce deuxième tome, Marie Gal­li­gan est ma­riée et s’ap­pelle la ba­ronne de Beau­val, mais elle est res­tée exac­te­ment le même per­son­nage in­vrai­sem­blable et com­pli­qué: une hé­roïne au coeur pur, une teigne à la cer­velle brû­lée, une tête folle qui se fourre tou­jours dans le pé­trin; et une aven­tu­rière ro­man­tique et im­pé­tueuse qui ne dé­vie ja­mais de sa mis­sion. Cette fois: tra­ver­ser les océans pour re­trou­ver son fils en­le­vé par le mé­chant pi­rate, ce­lui du livre pré­cé­dent.

Elle est très dé­lu­rée, la Marie. Elle monte à che­val et se bat à l’épée comme un sol­dat, nage en mer comme un pois­son, grimpe au mat de mi­saine comme un singe, et dé­coince une voile en pleine tem­pête comme un vieux loup de mer. Elle a un beau pe­tit corps, elle est une amante tor­ride, même si son coeur reste fi­dèle à son époux…

Bref, oui, elle peut être éner­vante.

Marie de Beau­val a aus­si le gé­nie stra­té­gique d’une Olive Oyl pour se mettre en dan­ger, et a ré­gu­liè­re­ment be­soin d’un Po­peye in­tré­pide pour la sor­tir du pé­trin.

Dans son monde, il est fa­cile de dé­par­ta­ger les bons des mé­chants. Les mé­chants sont es­sen­tiel­le­ment mé­chants. Vio­lents, sa­diques, lu­briques et cu­pides, ils sont aus­si gé­né­ra­le­ment gros, laids et sales. Les bons, par contre, sont ath­lé­tiques, sen­ti­men­taux, che­va­le­resques, cou­ra­geux, et gé­né­ra­le­ment plus propres de leur per­sonne. Marie, elle, même li­go­tée et à de­mi­nue, ne se re­tien­dra ja­mais de cra­cher au vi­sage du mé­chant qui lui pointe une dague dans la gorge, même si le ba­teau est en feu.

DE LA FIC­TION

Bref, oui, lire ce­la peut de­ve­nir éner­vant. Jus­qu’à ce qu’on com­prenne…

« Ben oui, c’est de la fic­tion! dit Clau­dine Dou­ville. C’est comme pour James Bond au ci­né­ma, l’his­toire a sa propre lo­gique. Dans la vraie vie, Marie mour­rait dès sa pre­mière mésa­ven­ture, mais il n’y au­rait plus de ro­man. »

Alors, les re­bon­dis­se­ments de­viennent de plus en plus abra­ca­da­brants, cou­sus de fil blanc, ar­ran­gés avec la fille des vues, mais on conti­nue de tour­ner les pages, pour voir comment ça va fi­nir…

Pour­tant, on le sait de­puis le dé­but: la ca­va­le­rie va dé­va­ler la côte trom­pette son­nante à la der­nière mi­nute; les mau­vais vont être châ­tiés, et les amou­reux vont se re­trou­ver en­semble, heu­reux, dans un châ­teau quelque part, parce que c’est ce genre de livre là.

En théâtre, les An­glais ont cette ex­pres­sion : « sus­pen­sion of dis­be­lief », lais­ser son sens cri­tique au ves­tiaire. C’est aus­si né­ces­saire, avec un livre comme Le loup des îles.

La cré­di­bi­li­té du livre ne re­pose pas sur l’in­trigue, mais plu­tôt sur les dé­tails. Clau­dine Dou­ville a fait une bonne re­cherche, sur l’his­toire, la géo­gra­phie, la tech­no­lo­gie de l’époque. Elle pos­sède très bien le vo­ca­bu­laire des grands voi­liers.

Et c’est cette as­su­rance, jus­te­ment, qui dis­pose le lec­teur à ava­ler toutes les cou­leuvres de l’in­trigue. Et à en re­de­man­der…

Clau­dine Dou­ville, Le loup des îles, Libre Ex­pres­sion, 590 pages. 34,95 $

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