La grippe en in­fo conti­nue

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION -

La se­maine der­nière, ce n’était plus pos­sible de syn­to­ni­ser une chaîne de té­lé d’in­for­ma­tion conti­nue sans être pris d’as­saut par la grippe A (H1N1). À croire que tous les ha­bi­tants de la terre se battent ac­tuel­le­ment contre un vi­rus qui pour­rait dé­ci­mer notre po­pu­la­tion comme la peste bu­bo­nique au 14e siècle ou en­core la grippe es­pa­gnole, qui a fait 50 000 morts au Ca­na­da en 1918.

L’an­née sui­vante : plus de grippe es­pa­gnole. On n’a pas en­core trou­vé de ré­ponse à ce mys­tère mé­di­cal, sauf l’ar­che­vêque de Mon­tréal du temps, Mgr Paul Bru­ché­si, qui at­tri­bua la fin de l’épi­dé­mie à No­treDame-du-Bon­se­cours et à la ré­ci­ta­tion quo­ti­dienne du cha­pe­let. Quel dom­mage, dans les cir­cons­tances ac­tuelles, que Mgr Tur­cotte n’ait pas la foi aveugle de son illustre pré­dé­ces­seur.

Au dé­but d’oc­tobre, le gou­ver­ne­ment dé­pen­sait en pu­bli­ci­té des sommes consi­dé­rables pour convaincre les Qué­bé­cois de se faire vac­ci­ner. Mal­gré ses ef­forts, moins de la moi­tié d’entre nous avait l’in­ten­tion d’écou­ter et de tendre do­ci­le­ment le bras à la pi­qûre. Si seule­ment le doc­teur Yves Bol­duc avait fait confiance aux chaînes d’in­for­ma­tion conti­nue qui n’at­ten­daient qu’une oc­ca­sion de se lan­cer dans la mê­lée. Elle leur a été pro­vi­den­tiel­le­ment fournie par la mort sus­pecte du jeune ho­ckeyeur on­ta­rien Evan Frus­ta­glio dont on tint tout de suite le vi­rus A (H1N1) res­pon­sable. Si j’écris sus­pecte, c’est que la plu­part des mé­de­cins sont loin d’être convain­cus que la grippe soit la cause de sa mort. Quelques jours plus tard, d’ailleurs, on a par­lé d’une pos­sible mé­nin­gite et si je suis bien in­for­mé, le mys­tère res­te­ra en­tier sur la cause vé­ri­table de sa mort, son père ayant re­fu­sé qu’on pra­tique une au­top­sie.

LE VAC­CIN

Du jour au len­de­main, la grippe, qui oc­cupe jusque-là une place im­por­tante dans tous les mé­dias, de­vient presque le seul su­jet dont traitent les chaînes d’in­for­ma­tion conti­nue du ma­tin jus­qu’au soir. La pa­nique s’em­pare des Qué­bé­cois qui jouent du coude de­puis pour re­ce­voir leur vac­cin, qui bous­culent le voi­sin, qui se fau­filent sour­noi­se­ment de­vant les « prio­ri­taires » et, s’ils en ont les moyens, qui sont prêts à payer n’im­porte quelle somme pour un vac­cin qui vaut quelques dol­lars. Nou­veau pac­tole pour les chaînes d’in­for­ma­tion conti­nue.

Cette fois, c’est la bous­cu­lade qui fait la man­chette : on ac­cuse le gou­ver­ne­ment d’in­cu­rie et le mi­nistre d’in­com­pé­tence. Quelle hor­reur : de pauvres pa­rents at­tendent au froid jus­qu’à six ou sept heures pour faire vac­ci­ner leur pro­gé­ni­ture.

Ces dé­bor­de­ments de l’in­for­ma­tion con­ti- nue sont de plus en plus fré­quents.

Ils ne sont pas juste le lot des Qué­bé­cois. À la mi-oc­tobre, une fa­mille de Fort Col­lins, au Colorado, lâche un bal­lon d’hé­lium dans le ciel, puis té­lé­phone en pa­nique au poste de té­lé lo­cal pour an­non­cer que le bé­bé de la fa­mille, un gar­çon de six ans, est sans doute dans la na­celle du bal­lon. En moins de temps qu’il en faut pour l’écrire, la té­lé se met à suivre le bal­lon en di­rect, la nou­velle de l’af­faire se ré­pand à tra­vers le monde par in­ter­net, toutes les té­lé­vi­sions ne parlent plus que du pauvre pe­tit en­fant à la dé­rive dans son bal­lon, que pour­chassent les hé­li­co­ptères de la Garde nationale. On ferme l’aé­ro­port de Den­ver, le bal­lon at­ter­rit et, ô sur­prise ! il n’y a pas d’en­fant à bord. Du­rant tout ce temps, le gar­çon­net était ter­ré à l’in­té­rieur d’une caisse de car­ton dans le gre­nier de la mai­son fa­mi­liale.

TROP LONG

Le monde en­tier s’est ému du­rant plu­sieurs heures pour ce qui n’était qu’une blague de mau­vais goût, une at­trape à la Mar­cel Bé­li­veau.

Parce que chaque té­lé a une peur ma­la­dive de voir l’autre la scoo­per, au­cune ne s’in­ter­roge ou ne prend le temps de vé­ri­fier. Si de plus, elle peut cap­ter des images en di­rect, c’est le bon­heur to­tal.

Est-ce à dire que la grippe A (H1N1) n’est pas une af­faire sé­rieuse ? Au contraire, elle est bien trop sé­rieuse pour qu’on laisse ain­si les mé­dias, en par­ti­cu­lier les chaînes d’in­for­ma­tion conti­nue, s’en ser­vir à leur guise pour meu­bler leur temps d’an­tenne et mous­ser leur cote d’écoute en pro­vo­quant la pa­nique sans au­cun égard à la vé­ri­té et au sens com­mun.

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