Ex­plo­rer la fo­lie

Chaque an­née, un ju­ry dé­cerne le prix Ro­bert Cliche (do­té d’une bourse de 5 000 $) à l’au­teur d’un pre­mier ro­man. Pour Olivia Ta­pie­ro, la lau­réate de cette an­née, ce prix re­vêt une im­por­tance ex­trême. C’est qu’elle n’a que 19 ans.

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES - Be­noît Au­bin

« C’est énorme pour moi. Ga­gner le prix veut dire être pu­bliée. C’est ce que je vou­lais, plus que tout », as­sure la jeune au­teure, étu­diante en lettres à l’Uni­ver­si­té McGill.

« Écrire, c’est ce que je veux faire. Ma fa­çon d’ha­bi­ter le monde, c’est écrire. Le fait de ga­gner ce prix et d’être pu­bliée me fait as­su­mer ma des­ti­née : oui, je vais conti­nuer à écrire, oui, il y a des gens qui pu­blient et lisent ce genre de texte », dit-elle, avec une ju­bi­la­tion à peine conte­nue.

Il n’y a ab­so­lu­ment rien d’au­to­bio­gra­phique dans son ré­cit qui ra­conte la des­cente aux en­fers d’une ado­les­cente ano­rexique et sui­ci­daire. « Ce ne sont pas des choses qui me sont ar­ri­vées. Je ne suis pas mon

per­son­nage, loin de là. Ce fut un tra­vail lit­té­raire; je l’ai pen­sé et dé­ve­lop­pé comme une oeuvre de fic­tion. »

L’ISO­LE­MENT

Ce ro­man, elle l’a écrit « en trois mois d’écri­ture in­ten­sive, à lon­gueur de jour­née ». Puis, elle l’a re­tra­vaillé, de fa­çon presque ob­ses­sive, vir­gule par vir­gule, dit-elle. « J’ai tra­vaillé énor­mé­ment sur la forme du texte. Ce n’est pas un jet im­pul­sif, nar­cis­sique, in­tense. »

Elle conti­nue : « À la base, j’avais un per­son­nage. J’ai tou­jours été fas­ci­née par le thème de ce qui ar­rive à un être hu­main qui est iso­lé, qui n’a pas de lien, et qui n’en veut pas. »

Son per­son­nage, « c’est une jeune femme qui veut mou­rir. C’est non jus­ti­fié, il n’y a au­cune rai­son, c’est com­plè­te­ment gra­tuit, ab­surde. Le but n’est pas de trou­ver pour­quoi elle en est ren­due là, mais d’ex­plo­rer ce qu’elle res­sent, ce qu’elle fait pen­dant qu’elle y est ».

NOU­VEAU RO­MAN

« L’au­then­ti­ci­té dans la fic­tion est un pa­ra­doxe qui est im­por­tant dans mon pro­ces­sus d’écri­ture. Il faut al­ler au fond des choses. Il faut plon­ger to­ta­le­ment et voir ce qu’il y a dans les tripes du per­son­nage », re­late la nou­velle pri­mée.

« On dit de mon hé­roïne qu’elle est folle, mais à part son dé­sir de mou­rir, il n’y a pas un diag­nos­tic qui la dise ma­lade. La fo­lie est une ma­la­die so­cia­le­ment dé­ter­mi­née. Sa dé­fi­ni­tion change avec les époques, les cultures. »

La fo­lie, dit Olivia Ta­pie­ro, se ta­pit en cha­cun de nous. Il suf­fit d’exa­gé­rer cer­tains traits de com­por­te­ment ou de ca­rac­tère, et on y est.

« C’est une ques­tion d’em­phase. Quel­qu’un de très or­ga­ni­sé peut vite pas­ser pour un ob­ses­sif-com­pul­sif. Quel­qu’un de pas mo­ti­vé peut de­ve­nir un dé­pres­sif, si on y met l’em­phase vou­lue. »

Olivia Ta­pie­ro éla­bore pré­sen­te­ment un pro­chain ro­man, dont la trame se­ra plus com­plexe, et « dont le per­son­nage cen­tral se­ra à l’op­po­sé de ce­lui qui souffre dans Les Murs ».

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