Se lais­ser mou­rir

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES - Be­noît Au­bin Le Jour­nal de Mon­tréal

Olivia Ta­pie­ro est toute me­nue, ti­mide, in­tense, ar­ti­cu­lée, et en­tiè­re­ment pos­sé­dée par la lit­té­ra­ture. Elle pu­blie cette se­maine son pre­mier ro­man, re­mar­quable et re­mar­qué. Elle a 19 ans, et sa vie lui ap­par­tient dé­sor­mais. Tout le contraire de son hé­roïne.

Son ro­man, Les Murs, est à des an­nées-lu­mière des fri­vo­li­tés et des an­goisses post­fé­mi­nistes à la Sex and the Ci­ty qui sont la marque de tant de jeunes écri­vaines, ici comme ailleurs ces temps-ci.

Pour son pre­mier ro­man, Olivia Ta­pie­ro a choi­si un su­jet au­tre­ment plus dif­fi­cile et trou­blant, qui fait plus pen­ser à La Mé­ta­mor­phose de Kaf­ka qu’au Jour­nal de Brid­get Jones.

C’est l’his­toire d’une ado­les­cente qui a dé­ci­dé de mou­rir. Le ro­man la dé­couvre quand elle se ré­veille d’une ten­ta­tive de sui­cide qui, à sa grande tris­tesse, n’a pas fonc­tion­né.

Le ro­man la suit pen­dant quelques se­maines où, bal­lot­tée d’un hô­pi­tal à l’autre, elle conti­nue de re­fu­ser la vie, la nour­ri­ture, les avances, les contacts, et même l’amour qu’on lui offre. Toute en­tière ab­sor­bée qu’elle est dans le seul pro­jet qui lui tienne à coeur dans la vie : y mettre fin.

LA DÉ­MENCE

Ce qui fait la force du ré­cit est son point de vue, tout à fait ori­gi­nal. Olivia Ta­pie­ro n’es­saie pas de nous émou­voir avec les pro­blèmes de son ado­les­cente, ni de dé­non­cer les adultes, ou le sys­tème hos­pi­ta­lier, qui peinent à la com­prendre, ou à la soi­gner.

Plu­tôt, elle nous prend par la main, et nous amène dans la tête de son hé­roïne. Elle nous fait suivre, et par­ta­ger, la lo­gique qui ré­git sa dé­mence, et l’amène à l’im­pos­sible pour un or­ga­nisme vi­vant : se lais­ser mou­rir.

Le ro­man cap­ture très bien les ex­cès (ro­man­tiques, phi­lo­so­phiques, nar­cis­siques) de l’ado­les­cence, cette fas­ci­na­tion pour les ex­trêmes et l’ab­so­lu, que la vie et l’ex­pé­rience viennent vite tem­pé­rer chez les adultes. Nor­mal, Olivia Ta­pie­ro n’a que 19 ans.

Mais elle le fait dans une prose lim­pide, ef­fi­cace, mo­dé­rée, et sans ef­fort ap­pa­rent, qui ne s’ob­tient d’ha­bi­tude qu’après de nom­breuses an­nées de tra­vail et d’ef­forts.

À moins de jouir d’un ta­lent ex­cep­tion­nel.

PHOTO JO­CE­LYN MA­LETTE

Olivia Ta­pie­ro vient de ga­gner le prix Ro­bert Cliche.

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