LA VIE COM­PLEXE D’UN HOMME NOR­MAL

Un an après Im­par­don­nables, Philippe Djian re­vient avec In­ci­dences, un ro­man sombre non dé­pour­vu d’humour noir dans le­quel son an­ti­hé­ros, un prof d’uni­ver­si­té, s’en­gouffre au fil des pages dans son propre piège. Un ro­man ter­ri­ble­ment ef­fi­cace.

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES -

À cin­quante-trois ans, Marc a tou­jours la cote. Sur­tout au­près des jeunes étu­diantes à qui il en­seigne la lit­té­ra­ture appliquée. Ça se dé­roule dans une uni­ver­si­té fran­çaise, mais toute l’ac­tion d’In­ci­dences au­rait très bien pu se pas­ser de l’autre cô­té de l’At­lan­tique. D’ailleurs, mis à part la Fiat 500 conduite par Marc, on s’ima­gine fa­ci­le­ment aux États-Unis, dans un pe­tit bled du Ver­mont avec vue sur les mon­tagnes en­nei­gées. Les pro­ta­go­nistes s’in­ter­pellent avec des « Hel­lo », le hé­ros fume des Wins­ton sans ar­rêt et mange des oeufs-ba­con le ma­tin, ha­bi­tude ali­men­taire très nord-amé­ri­caine soit dit en pas­sant…

Un soir donc, Marc ra­mène chez lui Bar­ba­ra, 23 ans, une beau­té avec un réel ta­lent lit­té­raire et aus­si saoûle que lui. Au pe­tit ma­tin, il la re­trouve sans vie, « froide comme un jam­bon, dé­jà presque grise ». Toute per­sonne nor­ma­le­ment consti­tuée au­rait pour­tant ap­pe­lé les flics, mais pas Marc. « Se dé­bar­ras­ser du corps sem­blait être la chose la plus sen­sée à faire dans l’im­mé­diat. Qui avait en­vie de quel­conques dé­mê­lés avec la po­lice dans ce pays ? Qui croyait en­core qu’il suf­fi­sait d’être in­no­cent pour être lais­sé en paix ? » On ne vous ré­vèle rien en vous fai­sant part du choix de Marc puis­qu’on l’ap­prend dès les dix pre­mières pages d’In­ci­dences. Ce qui est in­té­res­sant, c’est tout ce qui vient après. Les consé­quences de ce geste sur le reste des évé­ne­ments et l’ar­ri­vée fra­cas­sante de la belle-mère de Bar­ba­ra dans sa vie.

UN DRAME FA­MI­LIAL

Marc prend bien soin de gar­der ses aven­tures amou­reuses se­crètes. D’une part, parce que le di­rec­teur du dé­par­te­ment de lit­té­ra­ture l’a sé­rieu­se­ment à l’oeil, et d’autre part, parce que Marc veut épar­gner à tout prix sa soeur aî­née Ma­rianne. Le frère et la soeur par­tagent une mai­son au fond de la fo­rêt et vivent une re­la­tion in­ces­tueuse de­puis leur plus jeune âge. Leurs étreintes n’ont ce­pen­dant rien de vrai­ment sexuel, c’est plu­tôt un moyen qu’ils ont trou­vé pour se sen­tir plus forts face aux souf­frances vé­cues dans leur en­fance. L’au­teur reste avare sur ce qui s’est pas­sé, mais on de­vine une mère vio­lente qui a lais­sé der­rière elle deux en­fants pro­fon­dé­ment mar­qués. Philippe Djian réus­sit par­fai­te­ment à nous faire res­sen­tir la pré­sence de ce fan­tôme ma­ter­nel qui hante en­core au­jourd’hui Marc en dé­cri­vant briè­ve­ment, çà et là, cer­taines exac­tions com­mises par la mère.

UN AN­TI­HÉ­ROS HU­MAIN

Mais le su­jet du livre n’est pas là. En­fin, pas seule­ment. Il y aus­si une his­toire d’amour et des morts. Mais il ne faut pas nier les bles­sures d’en­fance et la re­la­tion am­bi­guë et mal­saine entre Marc et Ma­rianne, puis­qu’ils donnent de la pro­fon­deur à cet an­ti­hé­ros. C’est d’ailleurs ce qui fait la force de ce ro­man. Philippe Djian ar­rive à construire un vrai per­son­nage, avec une per­son­na­li­té un brin non­cha­lante, une psy­cho­lo­gie com­plexe, un en­tou­rage. Il lui construit une vie et lui donne une belle hu­ma­ni­té tout en pre­nant soin de lais­ser pla­ner un cer­tain mys­tère.

À mi-che­min entre le po­lar et le ro­man psy­cho­lo­gique, In­ci­dences sé­duit d’au­tant plus que Djian en noir­cit les pages d’un style fluide, la­pi­daire et au­réo­lé d’une belle iro­nie.

IN­CI­DENCES Édi­tions Gal­li­mard. Pa­ru­tion au Qué­bec

fin mars.

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