UNAR­TISTE SE LIVRE

« Une pièce de théâtre est un spec­tacle vi­vant. Elle a une vie, elle a une mort, et ceux qui ne l’ont pas vue ne la ver­ront ja­mais. »

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES - Be­noît Au­bin

Ain­si parle André Bras­sard, l’homme aux 200 mises en scène. Il est une icône, un mo­nu­ment, un pi­lier de la Ré­vo­lu­tion cultu­relle qué­bé­coise des an­nées 1970. Il est le père fon­da­teur du théâtre qué­bé­cois d’au­jourd’hui. Mais, voi­là : « Il ne reste plus rien de mes mises en scène. J’ai écrit sur le sable, et la marée a tout ef­fa­cé. »

Alors, André Bras­sard (au­jourd’hui en mau­vaise san­té, confi­né dans un fau­teuil rou­lant) a dic­té ses mé­moires à un jeune écri­vain, Guillaume Cor­beil, qui a eu la sa­gesse de l’écou­ter et la fi­nesse de rendre sa voix avec jus­tesse.

Mais il faut faire at­ten­tion avec les images. Père fon­da­teur... Bras­sard a certes été le pre­mier met­teur en scène pro­fes­sion­nel du Qué­bec. Il a ré­vo­lu­tion­né et dé­fi­ni la fonction, tout en for­mant des gé­né­ra­tions de jeunes à son école.

DÉ­FIER LES TA­BOUS

Mais, père ? Bras­sard est ho­mo­sexuel. « Pas très vi­ril », pré­cise-t-il. Il uti­lise lui-même le mot « ta­pette ». Bras­sard dit aus­si qu’il vou­lait « être autre chose que ma­dame Mi­chel Trem­blay », qui fut un amant, un ami, avec qui il s’est long­temps chi­ca­né, et dont il a si­gné à peu près toutes les mises en scène, jus­qu’à tout ré­cem­ment.

Ce­la a une im­por­tance : Bras­sard est de la gé­né­ra­tion qui a dû dé­fier les ta­bous et qui est sor­tie du placard, ame­nant avec elle les tra­ve­los de la Main et les mé­na­gères du Pla­teau, leur di­sant de re­le­ver la tête, eux aus- si, pour re­gar­der le grand monde dans les yeux.

Bras­sard est un éru­dit, qui connaît Eu­ri­pide, peut ci­ter Paul Clau­del par coeur et dis­cu­ter de théâtre avec les plus grands à Paris ou New York, mais il est res­té le pe­tit gars de Ro­se­mont, qui sacre, fume, et boit du Dr Pep­per Diète avec ses sand­wichs au jam­bon.

Et c’est en ce­la, pré­ci­sé­ment, qu’il a été ré­vo­lu­tion­naire.

Trem­blay et lui ont ame­né la langue po­pu­laire du Qué­bec sur la scène. Ce­la ne se fai­sait pas avant. « On ne vou­lait plus se conten­ter d’es­sayer d’imi­ter l’Eu­rope pour mon­trer qu’on était cor­rects. On vou­lait s’ap­pro­prier la gran­deur du théâtre, dire au monde que nous, Qué­bé­cois, on était dignes d’être mon­trés et en­ten­dus sur scène. »

SCAN­DALE

Ce­la fit scan­dale à l’époque. Le cri­tique de La Presse a crié au scan­dale. C’était il y a 40 ans. On ou­blie vite.

Bras­sard a vé­cu à plein la ré­vo­lu­tion (homo)sexuelle. Il s’est dé­truit et rui­né à la co­caïne : ce­la en soi est un ré­cit in­té­res­sant, ra­con­té avec une verve par­fois crue.

Mais la va­leur du livre vient de sa ré­flexion nour­rie sur le rôle de l’ar­tiste (trou­ver le dieu en soi pour le faire voir aux autres) et le pro­ces­sus de créa­tion (dé­fier l’au­to­ri­té, re­je­ter le confort des idées re­çues, prendre des risques pour trou­ver la vé­ri­té.) Et sur­tout, ai­mer, plus que tout, sans com­pro­mis.

Ce­ci est plus qu’un livre sur le théâtre. Il parle de la vie, de l’homme. De nous autres.

Bras­sard, par Guillaume Cor­beil, Libre Ex­pres­sion.

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