Jacques Sa­voie

Cinq se­condes, c’est le temps qu’il a fal­lu à Bri­gitte Le­clerc, alias Ju­lie Sanche, pour tuer le juge, l’avo­cat et le té­moin, ain­si que le garde de sé­cu­ri­té du Pa­lais de Jus­tice, qu’elle avait désar­més, avant de re­tour­ner cette arme contre elle-même.

Le Journal de Montreal - Weekend - - ACTUALITÉS - Be­noît Au­bin BAU­BIN@JOUR­NALMTL.COM

Cinq se­condes, c’est tout le temps qu’elle a eu pour voir sa vie dé­fi­ler de­vant elle et ten­ter d’en trou­ver le sens, les te­nants et abou­tis­sants, avant l’échéance fa­tale.

Ces cinq se­condes fa­ti­diques de conscience ex­trême d’une vie mal bar­rée qui s’est mal ter­mi­née s’étalent sur les 300 pages d’un ro­man pal­pi­tant, cap­ti­vant et trou­blant de Jacques Sa­voie, in­ti­tu­lé, on l’au­ra de­vi­né, Cinq se­condes.

« J’écris tou­jours mes ro­mans sur des va­leurs qui leur servent de thème, ex­plique l’au­teur. Le thème de Cinq se­condes, c’est le par­don. »

Un par­don qui était au-des­sus des forces de l’hé­roïne, qui meurt au tout dé­but du ro­man, met­tant fin à une vie mar­quée par le men­songe, la du­pe­rie, la tra­hi­son.

Si Jacques Sa­voie in­siste que « ce­ci n’est pas un ro­man po­li­cier », Cinq se­condes en a ce­pen­dant toutes les ap­pa­rences. C’est qu’il y a une lo­gique, or­ga­nique, qui pré­side au dé­ve­lop­pe­ment d’un tel ro­man.

« Pour trai­ter du par­don, il me fal­lait un geste im­par­don­nable. Un meurtre est un geste im­par­don­nable. Mais un meurtre ap­pelle in­évi­ta­ble­ment un po­li­cier, qui va vou­loir le ti­rer au clair. »

Ce n’est pas un ro­man po­li­cier donc, sauf que c’est l’his­toire d’un flic qui en­quête sur un meurtre.

Le flic, Jé­rôme Mar­ceau, tra­vaille très fort à com­prendre pour­quoi Bri­gitte a vou­lu tuer le juge, son avo­cat et son ex-amant. Mais le lec­teur n’a pas vrai­ment be­soin de lui : la meur­trière nous ra­conte toute son his­toire, à me­sure qu’elle la re­vit, en ac­cé­lé­ré, juste avant de mou­rir. Leurs ré­cits s’en­tre­croisent.

À MON­TRÉAL

Ce qui fait l’in­té­rêt sou­te­nu de ce ro­man, c’est d’abord la maî­trise avec la­quelle Sa­voie nous mène à tra­vers cette his­toire com­pli­quée, qu’il nous ré­vèle, une tranche à la fois, comme on pèle un oi­gnon.

Sa­voie joue avec le temps en vir­tuose, à tra­vers les sou­ve­nirs ha­chu­rés de l’as­sas­sin et les pro­jec­tions in­tui­tives du dé­tec­tive.

Son flic est in­té­res­sant. Il est mu­lâtre. Il est aus­si in­firme. Pas très sûr de lui, ni de l’as­cen­dant qu’il a sur ses col­lègues et ses pa­trons. Un so­li­taire, aus­si mal­adroit avec les femmes que dans les in­trigues po­li­tiques.

Et il y a plein de trucs ac­ces­soires qui donnent de l’étoffe, de la cou­leur au ré­cit.

L’en­quête se dé­roule du­rant une grosse tem­pête de neige et de ver­glas à Mon­tréal. La météo de­vient un per­son­nage. La ville sou­ter­raine, et ses nom­breux pas­sages se­crets, in­con­nus du pu­blic, jouent un gros rôle aus­si.

De nom­breuses in­trigues se­con­daires viennent brouiller les cartes : ma­gis­trat cor­rom­pu, avo­cat pour­ri, po­lice po­li­tique, ra­cket de cartes de crédit, usur­pa­tion d’iden­ti­té.

C’est comme dans la vraie vie, quoi : pas évident de sa­voir ce qui se passe pour vrai.

√ Cinq se­condes, de Jacques Sa­voie, Libre ex­pres­sion, 311 pages.

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