À soir, on fait peur au monde

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION -

Le 30 oc­tobre 1938, Or­son Welles donne la frousse à des mil­lions d’Amé­ri­cains, convain­cus que les Mar­tiens at­taquent leur pays. Dans l’adap­ta­tion qu’il fait du ro­man de H.G. Wells, La guerre des mondes, pour son émis­sion de ra­dio heb­do­ma­daire Mer­cu­ry Theatre, Or­son Welles, ton dra­ma­tique, fait sa nar­ra­tion à la pre­mière per­sonne, comme s’il vi­vait le drame au mo­ment où il se dé­roule. Mal­gré l’aver­tis­se­ment qu’il s’agit d’une oeuvre de fic­tion, les au­di­teurs sont convain­cus que les Mar­tiens viennent d’en­va­hir les États-Unis et toute la ville de New York pa­nique, comme lors des évé­ne­ments du 11 sep­tembre 2001.

Toutes pro­por­tions gar­dées, la ra­dio a, à l’époque, qua­si­ment la force de la té­lé­vi­sion. Six mil­lions d’Amé­ri­cains écoutent chaque se­maine Mer­cu­ry Theatre et ce 30 oc­tobre, plus d’un mil­lion des­cendent dans la rue pour fuir les Mar­tiens. Même le pré­sident John Len­non. des États-Unis se laisse prendre au piège.

De­puis, plu­sieurs com­mu­ni­ca­teurs ont imi­té Or­son Welles, no­tam­ment Pe­ter Funt avec Can­did Camera, Tex Le­cor et Yvan Du­charme avec Les in­so­lences d’un té­lé­phone, puis Alain Stan­ké, Mar­cel Bé­li­veau, les Che­va­liers mas­qués et d’autres en­core. Dans la plu­part des cas, les spec­ta­teurs ne sont que les té­moins de per­sonnes prises au piège et le grand pu­blic n’est pas dupe.

En 1994, pa­nique dans la grande ville chi­noise de Taiyuan : la té­lé lo­cale an­nonce qu’un monstre est en li­ber­té dans le voi­si­nage et y sème la ter­reur. On dé­couvre en­suite que c’est une pu­bli­ci­té pour une nou­velle marque d’al­cool.

LA FLANDRE SE SÉ­PARE ?

Le 13 dé­cembre 2006, dans un té­lé­jour­nal spé­cial de la Ra­dio-Té­lé­vi­sion belge, l’ani­ma­teur Fran­çois de Bri­gode an­nonce la sé­pa­ra­tion de la Flandre, qui aban­donne à elle-même la pe­tite Belgique fran­co­phone.

En quelques ins­tants, la ré­ac­tion est si vive que 30 mi­nutes plus tard, la té­lé mul­ti­plie les aver­tis­se­ments : ce n’est qu’une fic­tion et la paix po­li­tique règne tou­jours dans le pays. La fic­tion est mon­tée avec des to­pos et des re­por­tages plus vrais que na­ture (on peut en­core les voir sur Google ou sur YouTube) et c’est dif­fi­cile de ne pas s’y lais­ser prendre. D’au­tant plus que la RTB, comme Ra­dio-Ca­na­da, est une té­lé­vi­sion pu­blique, donc, en prin­cipe, une té­lé qui ne fait pas de mau­vaise blague.

Ima­gi­nez un ins­tant l’ef­fet qu’au­rait chez nous une émis­sion de la SRC dans la­quelle Bernard De­rome, sé­rieux comme un pape, an­non­ce­rait que le Qué­bec se sé­pare pour être sui­vi de re­por­tages au Par­le­ment de Qué­bec et d’en­tre­vues avec de simples ci­toyens dans le mé­tro ou les au­to­bus. Même Pau­line Ma­rois pour­rait y croire.

SA­ME­DI SOIR EN GÉOR­GIE

Sa­me­di soir der­nier, au té­lé­jour­nal de 20 h, les ci­toyens de la Géor­gie avalent de tra­vers : exac­te­ment 18 mois après l’in­va­sion de leur pays par les Russes, un bul­le­tin spé­cial an­nonce que les Russes ré­ci­divent. On voit dé­fi­ler des tanks russes dans les rues, puis des avions sillonnent le ciel géor­gien. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, les Géor­giens des­cendent dans la rue en pa­nique. Le ré­seau Ime­di pousse même la ma­lice jus­qu’à dif­fu­ser un mes­sage du pré­sident russe Dmi­try Med­ve­dev ex­pli­quant pour­quoi son pays en­va­hit la Géor­gie. On ne men­tionne sur­tout pas qu’il s’agit de la re­dif­fu­sion du mes­sage de Med­ve­dev en août 2008.

Je ne veux rien en­le­ver à toutes ces ve­dettes de la com­mu­ni­ca­tion, mais quel mé­rite ont-elles lors­qu’elles peuvent comp­ter sur les ondes de mé­dias aus­si puis­sants que la ra­dio et la té­lé­vi­sion ?

Quant à moi, c’est le genre d’émis­sions que je ban­ni­rais des ondes, car il y a des li­mites à faire peur au monde.

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