Dan­ser avec la mort

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES - Be­noît Au­bin Le Jour­nal de Mon­tréal

Jacques Sa­voie est un écri­vain et un scé­na­riste pro­li­fique, mais pro­fes­sion­nel. Il se tient à l’écart. « J’aime qu’on parle de ce que j’écris, pas de ce qui m’ar­rive. » Mais, là, il a failli mou­rir. Une ex­pé­rience qui change tout.

Choc post-opé­ra­toire violent, après une chi­rur­gie lourde. Chute de pres­sion ex­trême et su­bite. « Je suis en train de mou­rir. Je vois les mé­de­cins, les in­fir­miers qui s’agitent, fé­briles, pour me sau­ver. Mais je suis dé­ta­ché, j’ai du re­cul. Je suis cons­cient, mais j’ob­serve tout ce­la avec dé­ta­che­ment, comme au ci­né­ma. Ils disent : on est en train de le perdre. C’est de moi qu’ils parlent. »

Une ex­pé­rience de mort im­mi­nente, donc. Cer­tains disent avoir vu une lu­mière briller au bout d’un tun­nel, d’autres, avoir vu leur vie dé­fi­ler de­vant leurs yeux. « C’était peut-être la mor­phine, peut-être que j’étais seule­ment stone », dit-il au­jourd’hui. Mais, quand même : frô­ler la mort, en vi­si­ter l’an­ti­chambre, puis en re­ve­nir. « Di­sons que c’est une ex­pé­rience qui m’a mar­qué. »

Le rôle d’un écri­vain, dit-il, est d’uti­li­ser l’anec­dote, et d’es­sayer de l’éle­ver à un ni­veau de sens su­pé­rieur. C’est dan­ser avec la mort qui l’a fait ré­flé­chir sur cette no­tion du par­don, et, donc, du ju­ge­ment der­nier.

LA PEUR DE LA MORT

Dans Cinq se­condes, le flic mange un coup à la tête et pense mou­rir. Voi­ci ce qui lui passe par la tête dans sa der­nière se­conde de conscience : « C’est le seul mo­ment de la vie où il est im­pos­sible de se men­tir à soi-même (...) C’est le ju­ge­ment der­nier, ce­lui qu’on porte sur soi­même, parce qu’on est seul, parce que les autres ne sont plus là, et qu’il n’y a pas de rai­son de faus­ser la vé­ri­té. (...) Dans un monde où l’on ment comme on res­pire, la condam­na­tion ne vient ni du ciel ni de l’en­fer. Le châ­ti­ment est un sou­bre­saut de l’es­prit. Une le­çon de la mé­moire. »

En en­tre­vue, Sa­voie pour­suit : « C’est trop fa­cile de lais­ser à quel­qu’un qu’on ne connaît pas (Dieu, par exemple) le soin de dé­ci­der si on a bien vé­cu ou pas. »

La peur de la mort, c’est peut-être sur­tout la peur du ju­ge­ment der­nier, ce­lui que le mou­rant doit por­ter, in ex­tre­mis, sans pos­si­bi­li­té de faux-fuyants, sur sa propre vie, l’ul­time exa­men de conscience ?

« J’ai écha­fau­dé toute cette his­toire pour en ar­ri­ver à po­ser cette ques­tion­là. »

PHOTO JO­CE­LYN MA­LETTE

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