EN FLO­RIDE

Sé­duc­tion et éro­tisme

Le Journal de Montreal - Weekend - - TOURISME -

Il y a des an­nées, en Flo­ride, plus pré­ci­sé­ment dans la ma­gni­fique ré­serve Ding Dar­ling Na­tio­nal Wild­life Re­fuge and Bird Sanc­tuar, sur Sa­ni­bel Is­land, un ex­pert nous a fait dé­cou­vrir un art sub­til de la sé­duc­tion dans son ex­pres­sion la plus pure. Le ca­noë ha­bi­le­ment ma­noeu­vré nous rap­proche dé­li­ca­te­ment de sil­houettes qui s’agitent dans les arbres et vi­re­voltent comme d’agiles bal­le­rines. Sur les plus hautes branches, des sen­ti­nelles ras­surent les troupes. Elles re­con­naissent le ca­noë, mais sur­tout la voix calme de notre guide qui les fré­quente ré­gu­liè­re­ment.

DES PLUMES POUR AT­TI­RER L’AT­TEN­TION ET TRANS­METTRE LA VIE

Ces grands oi­seaux qui, de loin, res­semblent à des hé­rons tout blancs s’en dis­tinguent par de ma­gni­fiques plumes ef­fi­lées aux barbes es­pa­cées. Nous sommes au temps des amours, ce bref ins­tant, où chaque mâle doit se faire plus dé­si­rable que ses voi­sins pour at­ti­rer l’at­ten­tion d’une fe­melle et réa­li­ser son dé­sir de don­ner la vie.

Ses vo­ca­lises criardes n’ont rien de par­ti­cu­liè­re­ment éro­tique et de­puis quelque temps, nous dit notre ac­com­pa­gna­teur, la pousse ra­pide de longues plumes so­li­de­ment ar­ri­mées sur le dos et en­va­his­sant le cou et la nuque dis­tingue chaque com­pé­ti­teur.

Aé­riennes et sen­suelles, ces étin­celles de la sé­duc­tion se mul­ti­plient pour ten­ter d’in­di­quer l’im­por­tance hié­rar­chique de cha­cun des par­ti­ci­pants à cette aven­ture nup­tiale.

UNE FRÉ­NÉ­SIE DÉ­ME­SU­RÉE ET DAN­GE­REUSE…

Cette élé­gance aus­si spec­ta­cu­laire qu’éphé­mère, ce dia­lecte sub­til de l’amour vise à dé­mon­trer aux fe­melles la pu­re­té du ba­gage gé­né­tique du futur père si im­por­tante pour la ro­bus­tesse des re­je­tons. Du­rant toute l’évo­lu­tion, ces plumes exu­bé­rantes ont per­mis de sé­lec­tion­ner ceux qui sont les plus aptes à pour­suivre cette adap­ta­tion es­sen­tielle aux chan­ge­ments conti­nuels de la vie sur terre.

Com­plices, les brises et les tour­billons font vi­re­vol­ter à l’in­fi­ni ces ai­grettes qui fe­ront cha­vi­rer les coeurs des plus in­sen­sibles. Dès qu’une fe­melle ap­pa­raît, la voi­lure du mâle se hé­risse tel un éven­tail de ga­la, et, pro­fi­tant des rayons de lu­mière, la fait mi­roi­ter.

Une telle maî­trise de l’art du pa­raître et de la sé­duc­tion ne pou­vait pas­ser in­aper­çue chez les hu­mains. Elle al­lait dé­clen­cher une telle fré­né­sie pour la plume va­po­reuse que les gra­dés, les rois, les reines et les belles en vou­lurent pour at­ti­rer da­van­tage l’at­ten­tion. Les be­soins de­vinrent im­mo­dé­rés au point de mettre en dan­ger la sur­vie des toutes les es­pèces d’ai­grettes.

Par chance, au mi­lieu du siècle der­nier, des ré­gle­men­ta­tions sé­vères ont stop­pé les car­nages et as­su­ré, du moins pour l’ins­tant, la sur­vie de ces élé­gantes de la plume.

De­puis, de nou­velles me­naces se pro­filent. Lors d’un ré­cent pas­sage, j’ai pu consta­ter l’en­va­his­se­ment au pour­tour de ce sanc­tuaire dé­jà exi­gu d’ha­bi­ta­tions cos­sues qui lui donnent main­te­nant l’al­lure d’un ghet­to.

LA GRANDE AI­GRETTE

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