LA VIE, LA VIE

Ils étaient cinq tren­te­naires as­sis au bar du ca­fé de Jacques, pour par­ta­ger leur jour­née. Ma­rie, en couple, Vincent l’éter­nel ado­les­cent et Claire et ses pro­blèmes d’amant puis, Jacques, l’aî­né, étaient liés d’une ami­tié so­lide, en­viable. Chaque se­maine,

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION - Em­ma­nuelle Plante

Je me sou­viens que La vie, la vie a mar­qué pour moi une cas­sure té­lé­vi­suelle entre une cer­taine jeu­nesse et la vie adulte. Bien qu’il n’y ait eu que 39 épi­sodes en trois sai­sons, les per­son­nages qui y pre­naient vie évo­luaient au même rythme que moi. Je par­ta­geais leurs pré­oc­cu­pa­tions sur la fa­mille, le tra­vail, la per­for­mance, le couple. Leurs doutes comme leurs bon­heurs. Et bien que La vie la vie ait connu un suc­cès cri­tique, du mi­lieu comme du pu­blic, le pro­jet a bien failli ne ja­mais voir le jour.

«J’en ai par­lé une pre­mière fois au pro­duc­teur Ro­ger Frap­pier en 1994, se sou­vient le créa­teur Sté­phane Bour­gui­gnon, qui ve­nait de pu­blier le ro­man L’ava­leur de sable, mais qui n’avait au­cune ex­pé­rience en té­lé­vi­sion. Mais il n’avait pas l’en­vie de faire de la té­lé. Puis, vers 1996, alors que Ni­cole Ro­bert avait pris une op­tion pour le ci­né­ma sur mon 2e livre, Le prin­cipe du gey­ser, elle s’est as­so­ciée à Cir­rus, qui eux fai­saient de la té­lé. An­dré Bé­raud, au­jourd’hui di­rec­teur des fic­tions à Ra­dio-Ca­na­da, m’a su­per­vi­sé.»

«Mais quand nous avons pré­sen­té le pro­jet à la so­cié­té d’État, ils trou­vaient que ça res­sem­blait trop à 4 et de­mi. Nous avons pris de grandes marches An­dré et moi. Il m’a chal­len­gé, me po­sait des ques­tions sur la courbe nar­ra­tive. Nous sommes re­ve­nus avec un épi­sode com­plet et Ra­dio-Ca­na­da a com­pris que les deux pro­jets n’avaient rien à voir.»

«D’ailleurs, pour­suit-il, cet épi­sode qui fut le pre­mier, mais dif­fu­sé fi­na­le­ment à la 10e se­maine, s’in­ti­tule Une phar­ma­cie la nuit. On voit bien qu’il a été écrit à part. Mais avec Pa­trice Sau­vé à la réa­li­sa­tion, Mi­chel Grou au mon­tage et Luc Si­card à la musique, ça don­nait le ton mo­derne qu’on vou­lait pour la sé­rie et qui n’était peut-être pas tout à fait clair sur pa­pier.»

CAS­TING DIF­FÉ­RENT

Le go don­né, tout a pris forme ra­pi­de­ment. D’ailleurs, il ne res­tait que cinq épi­sodes à écrire lorsque La vie, la vie est en­trée en ondes. «Nous étions liés par notre ex­ci­ta­tion pour le pro­jet. Très fier aus­si, ra­conte Ma­cha Li­mon­chik qui a don­né vie à Claire. Nous ne sen­tions au­cune pres­sion. Nous avons tour­né en douce. Ce n’est pas comme un pro­jet que tout le monde at­tend. Nous n’étions, à part Vincent (Gra­ton) et Pa­trick (Lab­bé) pra­ti­que­ment pas connus.»

En­core là, la Claire que nous avons connue au­rait pu être tout autre. «Je n’avais pas été in­vi­tée au cas­ting, avoue la co­mé­dienne. J’étais une amie de Nor­mand Da­neau, nous avions fait beau­coup de théâtre avec Ro­bert Le­page. Il m’a de­man­dé de l’ai­der à pré­pa­rer son au­di­tion. Quand j’ai lu le texte, j’ai res­sen­ti un mé­lange d’ex­ci­ta­tion, de ma­laise, de tris­tesse. Claire était pour moi.»

«Nous nous sommes bat­tus pour faire ac­cep­ter un cas­ting d’ac­teurs pas trop connus, rap­pelle l’au­teur. Nous nous étions dit qu’un acteur trop connu po­la­ri­se­rait l’in­trigue, qu’il y avait un dan­ger que ça de­vienne tel acteur et ses amis.»

HO­MO­SEXUA­LI­TÉ SANS AR­TI­FICE

Vincent Gra­ton qui avait dé­jà un par­cours ap­pré­ciable aux yeux du grand pu­blic n’avait pas non plus été convo­qué à l’au­di­tion. «J’ai été ap­pe­lé au 3e cycle d’au­di­tion, se sou­vient-il. Ils n’ar­ri­vaient pas à trou­ver. Pour une rai­son que j’ignore, il n’y avait pas grand monde qui me voyait faire ce genre de per­son­nage. Je trou­vais pour­tant que c’était un beau chal­lenge d’avoir à jouer un gay sans être ef­fé­mi­né. Jacques est un per­son­nage tendre. Il en­tre­tient un beau rap­port avec sa soeur et avec la fa­mille élar­gie que forment ses amis. Je trou­vais que c’était un per­son­nage im­por­tant à dé­fendre. Il ne fal­lait pas tom­ber dans la ca­ri­ca­ture.»

«Des couples gays, il y en avait eu quelques-uns, mais peu. Sur­tout des per­son­nages ex­tra­ver­tis, drôles. Yvon Bi­lo­deau et Serge Thé­riault avaient fait une belle pro­po­si­tion dans Ja­mais deux sans toi. Je sen­tais que j’avais vrai­ment une res­pon­sa­bi­li­té. Je de­vais fren­cher un gars à l’écran et le rendre cré­dible. Les gens ont tout de suite ai­mé le per­son­nage et j’ai re­çu des di­zaines et di­zaines d’ap­pels d’or­ga­nismes qui sou­hai­taient que je par­raine leur cause.»

L’AMI­TIÉ AVANT TOUT

La vie, la vie a été mar­quante à plu­sieurs ni­veaux. On y pré­sen­tait une gé­né­ra­tion quelque peu dé­lais­sée par les grands dif­fu­seurs. Il y avait aus­si eu de grosses sé­ries lourdes dont Lance et compte ou Les filles de Ca­leb.

«Les té­lé­spec­ta­teurs sou­hai­taient quelque chose de plus mo­derne. La vie, la vie avait une fac­ture très ci­né­ma­to­gra­phique sans avoir les bud­gets d’une sé­rie lourde. Ça ne s’était pas vu pour un concept se­mi-hu­mo­ris­tique de 30 mi­nutes. La fa­çon de ra­con­ter les his­toires était dif­fé­rente. Tout tour­nait au­tour d’êtres hu­mains, sim­ple­ment», ob­serve l’au­teur.

«L’ami­tié est un thème fon­da­men­tal pour moi. J’aime aus­si le mé­lange d’hu­mour et de drame à quelques se­condes d’in­ter­valle. Et j’aime créer des per­son­nages très sym­pa­thiques qui ont des fai­blesses, une hu­mi­li­té, de belles qua­li­tés hu­maines. Des per­son­nages qu’on veut comme amis.»

Avis aux nos­tal­giques, au­cune réunion n’est pos­sible entre les per­son­nages. «Le plus loin que je suis al­lé, c’est pour l’émis­sion spéciale de Tout sur moi. Ça se­rait une er­reur d’ou­vrir cette va­lise-là. Chaque per­son­nage avait ac­com­pli quelque chose, s’était ren­du au bout d’un che­min ma­jeur, avait gran­di comme être hu­main. Ce pro­jet là reste trop par­fait», conclut son créa­teur.

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