La pub, un mal pour la té­lé pu­blique ?

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION -

Au Ca­na­da, même si on n’a pas po­sé la ques­tion pu­bli­que­ment de­puis le rap­port de Pierre Ju­neau en 1995, on se de­mande tout de même pé­rio­di­que­ment si la pu­bli­ci­té ne de­vrait pas être in­ter­dite à Ra­dio-Ca­na­da ou ri­gou­reu­se­ment ré­duite. En France, sous Sar­ko­zy, on l’a in­ter­dite aux heures de grande écoute et, mal­gré les pres­sions, le gou­ver­ne­ment ac­tuel a re­con­duit la me­sure. Quant à la BBC, elle a tou­jours été exempte de pub, sauf à l’ex­té­rieur de la Grande-Bre­tagne!

J’ai long­temps fa­vo­ri­sé le main­tien de la pub à Ra­dio-Ca­na­da, croyant que c’était le meilleur moyen pour que la so­cié­té garde les deux pieds sur terre, mais j’ai chan­gé d’idée. Qu’on le veuille ou non et mal­gré ce que pré­tend la di­rec­tion de Ra­dio-Ca­na­da, la pu­bli­ci­té a une pro­fonde in­fluence sur la pro­gram­ma­tion.

Pour vendre du temps d’an­tenne à bon prix, il faut de bonnes cotes d’écoute et c’est plus fa­cile d’en ob­te­nir avec des émis­sions lé­gères comme les jeux et les té­lé­réa­li­tés. Si on ajoute quelques scan­dales à d’autres émis­sions, des in­vi­tés em­bar­ras­sants (comme Gab Roy), de la vio­lence, un brin de sexe osé et de l’hu­mour en des­sous de la cein­ture, on est cer­tain de frap­per le «jack­pot».

UNE VRAIE AU­BAINE

La pu­bli­ci­té consti­tue pour l’in­no­va­tion un obs­tacle qua­si in­fran­chis­sable. Au­cune chaîne n’ar­rive à vendre aux com­man­di­taires des concepts qui ne sont pas éprou­vés. Les an­non­ceurs achètent des concepts qui ne dé­rogent pas de la tra­di­tion. Si on veut faire des ex­pé­riences, on n’a qu’à les pro­po­ser à une chaîne spé­cia­li­sée. Si elles fonc­tionnent, on ver­ra à les ra­pa­trier ou à les imi­ter.

La pu­bli­ci­té, c’est une vraie au­baine. Ça di­mi­nue les coûts de pro­duc­tion, ça oc­cupe du temps d’an­tenne pour le­quel il fau­drait se creu­ser les mé­ninges. On s’en tient à des ho­raires fixes, des de­mi-heures de 24 mi­nutes et des heures de 45 à 48 mi­nutes. Pour se don­ner bonne conscience, le dif­fu­seur se fait croire que le té­lé­spec­ta­teur a be­soin des pauses pu­bli­ci­taires pour sa­tis­faire ses pe­tits be­soins, se ra­fraî­chir ou apai­ser une frin­gale.

Même les sports pro­fes­sion­nels ont in­té­gré les pauses pu­bli­ci­taires. Elles font dé­sor­mais par­tie des matchs. Pe­tit bo­ni, quand le gé­rant d’une équipe ré­clame un temps d’ar­rêt, hop! on en pro­fite pour pas­ser quelques mes­sages sup­plé­men­taires à l’écran.

POUR LE SPORT, C’EST RÉ­GLÉ

Avec la pu­bli­ci­té, tout le monde y gagne, sauf le té­lé­spec­ta­teur.

Les spor­tifs en ont pris leur par­ti et savent que, dé­sor­mais, ils ne pour­ront plus ja­mais voir un match sans pause, même s’ils vont au stade.

Par contre, je ne connais au­cun té­lé­spec­ta­teur qui ne peste pas contre la pub. Par me­sure d’éco­no­mie, les com­man­di­taires ac­ceptent que les mêmes mes­sages soient dif­fu­sés jus­qu’à plus soif, sou­vent dos à dos, comme pour nous en­ra­ger da­van­tage. Ce n’est pas sans rai­son qu’on s’abonne à des ser­vices comme Net­flix, qu’on achète les DVD d’une sé­rie ou qu’on re­garde la té­lé en dif­fé­ré.

Quand on parle d’in­ter­dire ou de li­mi­ter la pu­bli­ci­té à la té­lé pu­blique, la di­rec­tion pousse tout de suite les hauts cris. Com­ment vi­vra-t-on sans les 300 à 400 mil­lions $ qu’elle ajoute au bud­get? D’abord, cette somme est loin d’être nette. Il y a un per­son­nel af­fec­té à la vente et des frais à sous­traire, mais ça, c’est une autre his­toire.

L’IN­FOR­MA­TION CONTI­NUE

Si on craint vis­cé­ra­le­ment la perte de la pu­bli­ci­té, c’est qu’on de­vra bien rem­plir le temps d’an­tenne qu’elle oc­cu­pait. Il fau­dra aus­si faire preuve d’ima­gi­na­tion pour se dis­tin­guer des autres ré­seaux. On n’au­ra plus le loi­sir de pré­tendre qu’il faut leur res­sem­bler pour les con­cur­ren­cer au­près des com­man­di­taires.

Si la pu­bli­ci­té n’est pas aus­si vi­tale que le pré­tend Ra­dio-Ca­na­da, elle l’est en­core moins pour ses deux ré­seaux d’in­for­ma­tion conti­nue. Sur­tout qu’on y vend la pub à des prix qui «dé­fient toute concur­rence». Comme CBC News et RDI touchent dé­jà des re­de­vances des dis­tri­bu­teurs de té­lé, c’est honteux qu’on ne les dé­bar­rasse pas de la pub.

Lun­di der­nier, 8 juges sur 11 d’une Cour d’ap­pel des États-Unis ont main­te­nu l’in­ter­dic­tion de la pub à PBS, la té­lé pu­blique de nos voi­sins. Dans leur ju­ge­ment, ils ont sta­tué que la «pu­bli­ci­té mo­di­fie­rait la pro­gram­ma­tion de la té­lé­vi­sion pu­blique et chan­ge­rait sa na­ture même».

Si Ottawa s’en don­nait la peine, il y a plus d’une fa­çon de com­pen­ser la perte fi­nan­cière que consti­tue­rait l’aban­don de la pu­bli­ci­té pour la té­lé pu­blique, mais je crains fort que notre gou­ver­ne­ment sou­haite plu­tôt sa mort éven­tuelle que sa trans­for­ma­tion.

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