À la té­lé­vi­sion, les in­ven­tions sont rares

Le Journal de Montreal - Weekend - - TÉLÉVISION -

Ces der­nières se­maines, tous les mé­dias d’Amé­rique du Nord ont sou­li­gné la re­traite de Da­vid Let­ter­man. Avec rai­son, car l’ani­ma­teur est une ve­dette de la té­lé hors du com­mun. Let­ter­man a quit­té, mer­cre­di soir, le stu­dio Ed Sul­li­van de New York où s’en­re­gistre le Late Show du ré­seau CBS, après 33 ans à l’an­tenne. Il avait com­men­cé à la NBC en 1982 à la suite de l’échec de son Da­vid Let­ter­man Show, qui ne fit qu’une courte sai­son d’été, mais rem­por­ta tout de même deux tro­phées Em­my.

Ces der­nières se­maines, les plus grandes per­son­na­li­tés du show business sont ve­nues cé­lé­brer Let­ter­man à son émis­sion. Même le pré­sident Ba­rack Oba­ma lui a ac­cor­dé une en­tre­vue de 27 mi­nutes. Un en­tre­tien agréable, sym­pa­thique, mais sans sur­prise. Tout au long, Let­ter­man ne fut que l’ombre de lui-même. Amorphe, fa­ti­gué, usé, il s’est conten­té d’écou­ter le pré­sident Oba­ma dé­rou­ler ses cas­settes tis­sées de bonnes in­ten­tions sans vrai­ment es­sayer d’en chan­ger le cours.

L’IN­VEN­TEUR DU TALK-SHOW ?

Les com­men­ta­teurs de té­lé n’ont pas mé­na­gé leurs épi­thètes les plus louan­geuses à l’en­droit de Let­ter­man. Ils ont par­lé de lui comme du «père» du talk-show et même de son «in­ven­teur». Ils ont dit qu’il avait ré­vo­lu­tion­né le genre et qu’il avait fixé le for­mat du talk-show pour long­temps si ce n’est à ja­mais. Ils n’ont pas man­qué de sou­li­gner des élé­ments de­ve­nus ré­cur­rents au Late Show, comme la liste du «top ten», les vox pop, les dia­logues avec le musicien Paul Shaf­fer, etc.

Le grand mé­rite de Let­ter­man, ce n’est pas d’avoir «in­ven­té» tous ces élé­ments, mais de les avoir adap­tés à sa per­son­na­li­té pour les in­té­grer en­suite de fa­çon har­mo­nieuse à son émis­sion. Des «vox pop», des «skits», des ap­pels té­lé­pho­niques im­promp­tus, Steve Al­len en avait épi­cé son To­night Show au dé­but des an­nées cin­quante. Al­len avait même pous­sé l’au­dace jus­qu’à té­lé­pho­ner à John­ny Car­son à CBS alors qu’ils étaient en onde tous les deux.

Ses fa­meux mo­no­logues, Let­ter­man les avait em­prun­tés tout droit de Car­son dont il n’a ja­mais ca­ché qu’il s’était lar­ge­ment ins­pi­ré. Quant à John­ny Car­son, il en te­nait l’idée de Steve Al­len, qui, lui, im­pro­vi­sait ses mo­no­logues. en té­lé­vi­sion. Comme elles le sont au ci­né­ma, au théâtre, en lit­té­ra­ture et dans la plu­part des formes d’ex­pres­sion.

Le cy­nisme qui ca­rac­té­ri­sait Let­ter­man, son émo­ti­vi­té (rap­pe­lez-vous son mo­no­logue après la des­truc­tion des tours ju­melles du World Trade Cen­ter), son cô­té im­pré­vi­sible et ses sautes d’hu­meur à l’en­droit du ré­seau et des com­man­di­taires, il les avait hé­ri­tés de Jack Paar, qui fut à la barre du To­night Show de 1957 à 1962.

Avec Sur­prise sur prise, Mar­cel Béliveau est de­ve­nu riche et cé­lèbre. Après de mo­destes dé­buts à Té­lé­vi­sion Quatre-Sai­sons, son émis­sion a fait les beaux jours de Ra­dio-Ca­na­da, puis ceux de Ca­nal+ et de TF1 en France. Le concept consis­tait à pié­ger des cé­lé­bri­tés avec des ca­mé­ras ca­chées, la plu­part du temps avec la com­pli­ci­té d’une connais­sance de la «vic­time».

AL­LAN FUNT ET CAN­DID CA­ME­RA

Le concept re­pre­nait la for­mule d’Al­lan Funt dont l’émis­sion Can­did Ca­me­ra fut en ondes aux États-Unis de 1948 à 1970 avant de re­prendre à CBS en 1996. Can­did Ca­me­ra, ani­mée ici par Alain Stan­ké, pié­geait avec une ca­mé­ra ca­chée des gens or­di­naires. Béliveau, lui, leur sub­sti­tua des ve­dettes.

C’est le même concept qu’a re­pris Pierre Pa­quin pour sa sé­rie Lol que dif­fuse TVA tous les di­manches soir de­puis 2011, que la chaîne fran­çaise Co­mé­die+ a com­men­cé à dif­fu­ser l’an­née sui­vante avant que France 2 s’en em­pare en 2013. Près de 40 pays achètent Lol, qui re­prend le concept d’Al- lan Funt, cette fois sans qu’il y ait le moindre dia­logue. Même concept en­core pour Les dé­tes­tables.

Le créa­teur du concept est vrai­ment Funt, qui l’avait d’abord ex­pé­ri­men­té à la ra­dio. Comme l’ont aus­si ex­ploi­té par la suite, à la ra­dio qué­bé­coise, Yvan Ducharme, Tex Le­cor et quelques autres.

Big Bro­ther, le pro­gramme de té­lé­réa­li­té dont la pre­mière émis­sion a été dif­fu­sée aux Pays-Bas en 1999, n’est pas tout à fait une idée ori­gi­nale non plus, même si on en at­tri­bue l’invention à John de Mol. Le prin­cipe de l’émis­sion est le même que ce­lui qui a pré­si­dé au do­cu­men­taire An Ame­ri­can Fa­mi­ly, tour­né du 30 mai au 31 dé­cembre 1971, et dif­fu­sé sur PBS en 12 épi­sodes de jan­vier à mars 1973.

Pen­dant sept mois, on a bra­qué la ca­mé­ra sur une fa­mille de San­ta Bar­ba­ra, en Ca­li­for­nie. Le concept n’a pas ces­sé d’être co­pié ou adap­té par la suite. La BBC a pro­duit The Fa­mi­ly sur le même mo­dèle l’an­née sui­vante, puis MTV a sui­vi avec sa sé­rie de té­lé­réa­li­té The Real World. Dans cette té­lé­réa­li­té, on sui­vait du­rant quelques mois un groupe d’étran­gers réunis dans une même mai­son et on fil­mait l’évo­lu­tion de leurs re­la­tions. Un prin­cipe qu’on a adap­té de nou­veau pour Loft Sto­ry, qui a eu beau­coup de suc­cès à TQS.

C’est parce qu’il y a peu de vé­ri­tables in­ven­tions en té­lé­vi­sion que les créa­teurs ca­pables de faire du neuf avec du vieux sont aus­si pré­cieux. Cha­peau, donc, à des créa­teurs comme Sté­phane Laporte, qui réus­sit presque à tout coup ce tour de force!

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