UNE VA­LEUR SÛRE

Le Journal de Montreal - Weekend - - CINÉMA - Isa­belle Hon­te­bey­rie

Pa­ter­son, c’est à la fois le nom du per­son­nage prin­ci­pal, un chauf­feur de bus in­car­né par Adam Dri­ver et la ville du New Jersey dans la­quelle il ha­bite. Ma­ri de Lau­ra (Gol­shif­teh Fa­ra­ha­ni), pro­prié­taire de Mar­vin le bull­dog, Pa­ter­son n’est pas un simple chauf­feur. L’homme est éga­le­ment poète à ses heures.

Son ins­pi­ra­tion constante lui vient des pas­sa­gers qu’il trans­porte d’un bout à l’autre de la ville, qu’il s’agisse d’étu­diants en train de dis­cu­ter d’un anar­chiste ita­lien du 19e siècle ou de deux co­pains en train de se ra­con­ter la conquête d’une fille. Et il écrit, ses ré­flexions – qui sont de vé­ri­tables ob­ser­va­tions en forme de perles de sa­gesse bien poé­tiques – étant li­vrées au fur et à me­sure de ses séances de ré­dac­tion quo­ti­diennes, qu’elles se dé­roulent dans le bus, chez lui ou n’im­porte où ailleurs. Car Pa­ter­son est la vie du chauf­feur (on re­marque le jeu de mots avec le nom de fa­mille de l’ac­teur) pen­dant une se­maine.

La vie créa­tive de Lau­ra n’est pas un dé­sert non plus. Elle flirte al­lè­gre­ment – en­cou­ra­gée par Pa­ter­son – avec le fait de de­ve­nir chan­teuse coun­try et se prend aus­si à rê­ver de créer des robes tout en cui­si­nant des cup­cakes.

Si l’exis­tence de Pa­ter­son peut sem­bler quelque peu mo­no­tone, il n’en est rien. Qu’il se trouve dans son au­to­bus, au bar de son quar­tier dans le­quel il se rend tous les soirs ou dans la rue à pro­me­ner Mar­vin, il a le don – et donc tout le mé­rite en re­vient à Jim Jar­musch – de dé­ni­cher la moindre par­celle de beau­té dans les dé­tails les plus in­si­gni­fiants de l’exis­tence. Vue par Pa­ter­son, la conver­sa­tion entre deux étu­diants anar­chistes prend alors une consis­tance par­ti­cu­lière, comme si elle pou­vait nous of­frir la clé d’une ré­vé­la­tion phi­lo­so­phique ou spi­ri­tuelle.

Seule Lau­ra, dont l’Ira­nienne Gol­shif­teh Fa­ra­ha­ni s’ac­quitte avec beau­coup de grâce, semble avoir été tra­cée à gros coups de pin­ceau, comme si le ci­néaste et scé­na­riste avait dé­ci­dé de presque la tour­ner en ri­di­cule pour mieux mettre son per­son­nage prin­ci­pal en va­leur.

Si Pa­ter­son est beau­coup moins pre­nant que l’ex­cellent On­ly Lo­vers Left Alive (2013, avec John Hurt et Til­da Swin­ton), le long mé­trage de 118 mi­nutes de­meure néan­moins, comme toutes les oeuvres de Jim Jar­musch, une va­leur sûre.

Pa­ter­son (Adam Dri­ver) s’ins­pire des pas­sa­gers qu’il trans­porte pour ré­di­ger ses poèmes.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.