Dans le monde co­lo­ré des drag queens

Dans quelques jours, la sé­rie do­cu­men­taire Ils de jour, elles de nuit jet­te­ra un re­gard bien­veillant sur l’uni­vers co­lo­ré et exi­geant des drag queens. En­core peu ou mal connu, le phé­no­mène n’est pour­tant pas ré­cent et re­lève in­con­tes­ta­ble­ment de l’art.

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De­puis peu, les drags s’im­miscent à l’avant-plan mé­dia­tique et cultu­rel, se fai­sant connaître comme de vé­ri­tables ar­tistes. Ru Paul’s Drag Race vient de re­prendre du ser­vice pour une 9e sai­son sur la chaîne câ­blée VH1. Celle-ci s’était d’ailleurs mé­ri­té le Em­my de la meilleure ani­ma­tion d’une émis­sion de té­lé­réa­li­té. La­dy Ga­ga, qui par­tage leur amour pour la trans­for­ma­tion, y a été vue ré­cem­ment. Les drags sortent tran­quille­ment de l’underground pour di­ver­tir le grand pu­blic.

Alas­ka Thun­der­fuck a été vue en dé­but d’an­née à Ce­le­bri­ty Ap­pren­tice, Adele in­vite son al­ter ego drag queen à ve­nir sur scène en Aus­tra­lie où l’ex­po­si­tion du pho­to­graphe Aa­ron Wal­ker, #Drag­for­ma­tion, connaît ac­tuel­le­ment du suc­cès. En Nou­velle-Zé­lande, Queens of Pan­gu­ru vient de dé­bar­quer sur les ondes.

Si on avait vu les drag queens au ci­né­ma – pen­sons à Pris­cil­la, Queen of the De­sert, Two Wong Foo ou à La cage aux folles –, puis à la té­lé­vi­sion – Co­ver Girl –, dans Ils de jour, elles de nuit, on en brosse un por­trait bien dif­fé­rent.

DRAG QUEEN, KING ET BIO QUEEN

«Le mi­lieu drag a beau­coup évo­lué», confirme Luc Pro­vost, qui en­dosse de­puis 30 ans l’écla­tante Ma­do et qui anime la sé­rie Ils de jour, elles de nuit. «Au­jourd’hui, on re­trouve par­mi la com­mu­nau­té drag des hommes, des femmes, des gais, des hé­té­ro­sexuels. Ce qui est beau aus­si, c’est que les drags sortent de plus en plus des bars. Ma­do fait le tour du Qué­bec. Je me pro­mène par­tout en ré­gion, je fais des salles pa­rois­siales. Il faut édu­quer le pu­blic, dé­mys­ti­fier ce que l’on fait pour être per­çus d’un autre oeil. Être drag, c’est dif­fi­cile phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment. Ru Paul aux États-Unis ouvre beau­coup les men­ta­li­tés en ce sens.»

Dans Ils de jour, elles de nuit, on suit trois drags aguer­ries. Des gars qui ont de vrais jobs de jour, des gars sé­rieux. Des drags po­ly­va­lentes, ca­pables de ré­pondre aux be­soins de co­mé­die ou de per­son­ni­fi­ca­tion, ca­pable de jouer, de chan­ter, de dan­ser dans cer­tains cas. La po­ly­va­lence mul­ti­plie les op­por­tu­ni­tés d’un mi­lieu en ex­pan­sion.

Ces men­tors ac­com­pagnent trois drags

ju­niors, dont une de Qué­bec et une de Trois-Ri­vières, preuve que le phé­no­mène n’est pas que mon­tréa­lais. Et une fille. Ce qui sus­cite de l’éton­ne­ment. «Je me pas­sionne pour le de­si­gn et le jeu», ex­plique Léa, alias La­dy Poo­na­na, une jeune drag de 18 ans. «J’ai tou­jours eu une fas­ci­na­tion pour les Lu­cy Ball, Greta Gar­bo, Bet­ty Page.» Mais, at­ten­tion, si elle s’ins­pire de ces icônes, c’est pour trans­mettre sur scène des mes­sages bien féministes. «Je fais de l’hu­mour, de l’iro­nie, de la cri­tique so­ciale à tra­vers un per­son­nage de femme sou­mise.»

Comme les jeunes femmes de sa gé­né­ra­tion, Léa a une vi­sion bien claire de ce qu’elle veut mais qui s’ins­crit à contre­cou­rant de la culture drag. «Je com­prends les men­tors d’en­cou­ra­ger la di­ver­si­té pour avoir plus de chance d’avoir des contrats. Dans mon cas, je veux que La­dy Poo­na­na soit em­bau­chée pour ce qu’elle est, pour sa dé­marche per­son­nelle. Je veux conti­nuer à faire des shows, m’orien­ter vers le bur­lesque. La­dy Poo­na­na m’as­sure une li­ber­té to­tale. Et au­jourd’hui, si tu ne per­formes pas dans les bars, il y a d’autres pla­te­formes qui s’ouvrent.»

DEUXIÈME CO­MING OUT

Pour Jean-Fran­çois, qui tra­vaille à Fier­té Mon­tréal, le mé­tier de drag a dé­bu­té par ha­sard suite à une per­for­mance pour une fête d’amis. Sa Ri­ta Ba­ga est bien connue de la scène mont­réa­laise. L’an­née der­nière, elle s’est même pro­duite sur une scène à Mum­baï, une com­mu­nau­té plu­tôt hos­tile à la cause LGBT. «C’est ça faire la drag, aus­si. On porte des causes, des mou­ve­ments. C’est une des ex­pé­riences les plus dures, mais les plus belles aus­si. Avec Fier­té, on a ce man­dat-là d’ai­der, d’in­for­mer. Et avec Ri­ta, j’ai moins de filtres. Je peux mettre une touche po­li­tique avec hu­mour. Ri­ta m’a d’ailleurs beau­coup ai­dé à ga­gner de la confiance dans mon quo­ti­dien, à don­ner des for­ma­tions avec moins de stress, no­tam­ment.»

Si sa Ri­ta Ba­ga est plu­tôt ri­go­lote, JeanF­ran­çois est aus­si un for­mi­dable per­son­ni­fi­ca­teur d’Adele, ce qui lui per­met de dé­ve­lop­per un cré­neau cor­po­ra­tif in­té­res­sant. «Il faut tou­jours se re­nou­ve­ler dans le mi­lieu, être po­ly­va­lent. La Ca­na­dienne Mi­chelle Du­Bar­ry pra­tique en­core le mé­tier à 80 ans.»

Dans Ils de jour, elles de nuit, nous ver­rons aus­si que ces drags ont des fa­milles qui les sou­tiennent à dif­fé­rentes échelles, dans leur art. Pour cer­tains, c’est un deuxième co­ming out.

«Beau­coup de jeunes me disent que je les ai ai­dés à faire leur co­ming out», af­firme Luc Pro­vost/Ma­do. «C’est tant mieux. Mais dire qu’on est drag queen, qu’on se dé­guise en femme, c’est tout un co­ming out. Après m’avoir vu sur scène, mes pa­rents m’ont dit: “Wow ! Tu fais de l’hu­mour.” Et c’est ça, c’est du spec­tacle. Et quand tu ren­contres quel­qu’un, c’en est un troi­sième au mo­ment où tu dois lui avouer ton mé­tier!»

Un mé­tier à part en­tière qui, en cette pé­riode de mo­ro­si­té, ne manque pas de nous di­ver­tir. Et ses cou­lisses en sont sur­pre­nantes!

Ils de jour, elles de nuit, dès le 7 avril, 19 h 30 à ARTV

MA­DO

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