UN HOM­MAGE UNIQUE

Il a vé­cu son ho­mo­sexua­li­té avec une li­ber­té dé­con­cer­tante dans les années 50 et 60, alors que la loi ca­na­dienne la consi­dé­rait comme un acte de gros­sière in­dé­cence pas­sible de pour­suites. Fi­gure mar­quante de la scène gaie mont­réa­laise, l’ani­ma­teur Ar­mand

Le Journal de Montreal - Weekend - - NEWS - VANESSA GUIMOND

Ce qui le dif­fé­ren­cie des autres per­son­na­li­tés dé­peintes dans cette créa­tion des 7 doigts de la main, par­mi les­quelles on compte les avo­cats Pax Plante et Jean Dra­peau, l’ac­trice Li­li St-Cyr, le dra­ma­turge Gra­tien Gé­li­nas, la te­nan­cière de ca­ba­ret Texas Gui­nan et la mi­li­tante fé­mi­niste Léa Ro­back, c’est qu’il est le seul à être tou­jours en vie pour pou­voir té­moi­gner de l’époque.

Le soir de la pre­mière, mal­gré quelques pro­blèmes de vi­sion et le fait qu’il doive se dé­pla­cer à l’aide d’une canne, il a ef­fec­tué l’ensemble du par­cours de Vice & Ver­tu (d’une du­rée de trois heures) en com­pa­gnie d’amis. Au terme de ce pé­riple, char­mé et ébloui, il a pro­fi­té de l’oc­ca­sion pour faire connais­sance avec Vincent Roy, le co­mé­dien qui l’in­carne avec brio, dans le spec­tacle.

« Tout ce qu’il y a dans le spec­tacle, je l’ai vé­cu, a af­fir­mé Ar­mand Mon­roe lors d’une ren­contre or­ches­trée par Le Jour­nal. Il n’y a rien, dans ce spec­tacle-là, qui m’a dé­plu. »

LIBRE

Ar­mand Mon­roe n’a ja­mais été « dans le pla­card ». Les in­sultes et les mo­que­ries (on l’a trai­té de ta­pette, de fi­fi et de queer à d’in­nom­brables re­prises), il les a tou­jours ba­layées du re­vers de la main.

« Je suis un bout en train. Je me lève presque en chan­tant, le ma­tin. Ça ne date pas d’au­jourd’hui, j’ai tou­jours été comme ça », nous a-t-il ex­pli­qué, pré­ci­sant qu’il était de­ve­nu ani­ma­teur de ca­ba­ret par pur ha­sard.

« Un jour, on m’a de­man­dé si j’étais ca­pable d’or­ga­ni­ser des soi­rées d’ama­teurs, puisque le Down­beat (si­tué sur la rue Peel) al­lait rou­vrir ses portes et qu’ils sou­hai­taient en faire un éta­blis­se­ment gai, a-t-il ra­con­té. J’ai donc fait deux soi­rées d’ama­teurs avec des gais. J’ai tra­vaillé seule­ment pour les gais, toute ma vie. »

Lors­qu’on lui de­mande com­ment il a vé­cu ces années de tra­vail, à une époque où être ho­mo­sexuel était pas­sible de pour­suites cri­mi­nelles, Ar­mand Mon­roe nous ré­pond avec un sou­rire.

« Ce que je fai­sais, moi, c’était illé­gal. Les lignes à la porte et le monde dans la place, tout était illé­gal, mais on ne se fai­sait pas ar­rê­ter. Il y a donc quel­qu’un qui payait pour de la pro­tec­tion, si vous voyez ce que je veux dire. »

LAISSEZ-LES DANSER

En 1958, alors qu’il tra­vaillait au Tro­pi­cal Room (éga­le­ment si­tué sur la rue Peel), Ar­mand Mon­roe a vé­cu un mo­ment qui a mar­qué l’his­toire. Tel que pré­sen­té dans l’un des ta­bleaux de Vice

& Ver­tu, l’ani­ma­teur s’est vu oc­troyer la per­mis­sion de lais­ser les hommes danser entre eux, mal­gré le risque en­cou­ru. C’était le jour de son 23e an­ni­ver­saire.

« En ar­ri­vant au Tro­pi­cal Room, j’avais fait la liste des choses que je vou­lais faire et ça en fai­sait par­tie. Dans ma tête in­ex­pé­ri­men­tée, si on lais­sait danser deux femmes ensemble, je ne com­pre­nais pas pour­quoi on ne lais­sait pas deux hommes faire la même chose. En voyant ce­la, mes pa­trons m’avaient dit non tout de suite », a-t-il ra­con­té.

« Le soir de ma fête, c’était plein à cra­quer. Sul­ly Sil­ver, le pro­prié­taire de la place, s’est avan­cé et m’a alors dit à l’oreille : “You can let them dance, but

no slow (tu peux les lais­ser danser, mais pas des slows)”. »

« Pour quel­qu’un qui ne m’avait ja­mais vu, Vincent l’a eu right on. Même moi, j’ai em­bar­qué dans la scène », a-t-il ajou­té en riant.

RÉVÉLATION

Ori­gi­naire de Ri­mous­ki, le jeune homme de 24 ans ne connais­sait pas Ar­mand Mon­roe avant de se lan­cer dans la créa­tion du spec­tacle.

« Lorsque j’ai re­çu le sy­nop­sis du pro­jet, je me suis dit voyons donc. Je ne pou­vais pas re­fu­ser ce pro­jet-là, même s’il ar­ri­vait en même temps qu’autre chose. J’ai tout ba­layé. C’était trop im­por­tant », a-t-il ex­pli­qué.

« Quand on m’a par­lé de toi, Ar­mand, et qu’on m’a don­né un aper­çu de ton his­toire, je me suis dit que ça re­pré­sen­tait tel­le­ment la li­ber­té que j’ai en­vie de dé­fendre, en tant qu’ar­tiste et qu’ho­mo­sexuel out, a-t-il pour­sui­vi, ému. Je vou­lais rendre hom­mage à cette per­sonne-là. »

Ce qui fas­cine d’au­tant plus le co­mé­dien, c’est le fait qu’Ar­mand Mon­roe se soit lui-même ac­cor­dé la li­ber­té que per­sonne n’avait vou­lu lui don­ner, à une cer­taine époque.

« C’est ce qui est ins­pi­rant, a-t-il dit. C’est ce que tout le monde de­vrait faire, à l’heure où on se parle. »

Vice & Ver­tu est pré­sen­té à la So­cié­té des arts tech­no­lo­giques jus­qu’au 6 août.

Ar­mand Mon­roe (à gauche) en com­pa­gnie de Vincent Roy, l’ac­teur qui in­carne son rôle dans le spec­tacle Vice & Ver­tu des 7 doigts de la main.

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