LA TEMPÊTE

En­fant pauvre, fils de ban­dit, éle­vé dans un or­phe­li­nat où il a été bat­tu, Pao­lo Noël sa­voure au­jourd’hui une paix du­re­ment ga­gnée. Au bout du fil, dans sa grande mai­son de Ka­mou­ras­ka, l’homme de 88 ans re­vient sur le mo­ment où sa vie a bas­cu­lé.

Le Journal de Montreal - Weekend - - NEWS - DANIEL DAIGNAULT Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Ce­lui qui chan­tait « Je m’ap­pelle Pau­lette, je suis une ta­pette… » n’au­rait ja­mais pu s’ima­gi­ner vivre des jours aus­si pai­sibles. Aux cô­tés de son épouse des 52 der­nières années, Diane Bol­duc, il parle avec une vi­va­ci­té qui sur­prend.

Ce n’est pas un se­cret, Pao­lo Noël ne l’a pas eu fa­cile. « Mon père était un ban­dit et ma mère une pu­tain », dit-il sans am­bages. Il vi­vait dans un quar­tier pauvre et lorsque son père a été ar­rê­té pour vio­lence conju­gale, il a été conduit à l’or­phe­li­nat. Une pé­riode mar­quante de sa vie où il dit avoir no­tam­ment été fouet­té. « J’ai été à l’or­phe­li­nat de l’âge de 6 à 13 ans, je n’ai pas eu d’en­fance, ça a été dif­fi­cile. Je me suis sau­vé à plu­sieurs re­prises, les po­li­ciers ve­naient me cher­cher chez ma tante et je man­geais une vo­lée à mon re­tour. J’étais tel­le­ment ha­bi­tué que ça ne me fai­sait plus mal » dit-il.

UN RÔLE QUI A TOUT CHANGÉ

Des années plus tard, c’est ce pas­sé sombre qui lui a per­mis de dé­cro­cher un rôle de ma­fio­so dans la sé­rie Omer­tà. « Mon père était dans ce mi­lieu, je connais­sais bien cet uni­vers-là, même que Frank Co­tro­ni al­lait sou­vent man­ger chez ma mère à une époque », se rap­pelle-t-il.

Con­vain­cant dans la peau de To­ny Po­ten­za (et par­fois même drôle avec son in­ou­bliable « dé­câ­liss le ca­niche ! »), Pao­lo Noël en a sur­pris plus d’un.

Chan­teur de charme en train de som­brer dans l’ou­bli, il est sou­dai­ne­ment de­ve­nu un ac­teur res­pec­té de ses pairs.

« Ça a car­ré­ment changé ma vie », dit-il sans hé­si­ta­tion. Sa per­for­mance, en­cen­sée par la cri­tique, marque un tour­nant dans sa car­rière comme dans sa vie. Une re­con­nais­sance ve­nue tar­di­ve­ment, dont il a sa­vou­ré chaque se­conde.

LA RETRAITE

Mal­gré son âge, Pao­lo Noël est tou­jours aus­si ba­vard et pas­sion­né. Sa gui­tare n’est ja­mais loin. Au­jourd’hui re­trai­té, la scène lui manque vi­si­ble­ment. Quand on a chan­té et joué la co­mé­die comme il l’a fait du­rant plus de 60 ans, il n’est pas fa­cile de vivre dans l’ombre et on com­prend que la retraite lui pa­raît longue par mo­ments.

À la men­tion de quelques spec­tacles don­nés en Abi­ti­bi l’an der­nier, les yeux de l’homme de scène s’illu­minent. « Je ne veux pas me van­ter, mais ça marche quand je chante, il y a tou­jours plein de monde ! Et la plu­part du temps il n’y a que des femmes », dit-il avec le sou­rire.

Il ai­me­rait d’ailleurs faire une tour­née des ré­si­dences pour per­sonnes âgées. « Pao­lo chante en­core bien et il sait aus­si faire rire les gens, il a tel­le­ment d’anec­dotes à ra­con­ter. Ça lui fe­rait du bien », ajoute son épouse Diane Bol­duc.

Pour son plus grand bon­heur, il lui ar­rive en­core ré­gu­liè­re­ment de se faire re­con­naître et de se faire pho­to­gra­phier. « J’ai tou­jours eu de l’amour du pu­blic parce que j’étais sin­cère, dit-il. Les gens m’ai­maient pour ce que j’étais. »

L’AMOUR DE SA VIE

Du­rant toute l’en­tre­vue, la conjointe de Pao­lo Noël, Diane Bol­duc, est res­tée à ses cô­tés. Leur his­toire d’amour est digne des films hol­ly­woo­diens. Char­meur né, il a croi­sé la route de sa douce un sombre soir d’au­tomne où rien n’al­lait plus dans son coeur comme dans sa vie.

« J’avais été in­vi­té à as­sis­ter à une grande soi­rée qui réunis­sait toutes les coif­feuses de la pro­vince, mais j’étais vrai­ment à bout. J’avais des pi­lules dans mes poches, j’étais tan­né et je me di­sais que ça ne va­lait plus la peine de vivre, re­late-t-il. Mais fi­na­le­ment, le frère de Jacques Nor­mand, qui or­ga­ni­sait la soi­rée, m’a convain­cu d’y al­ler et j’y ai re­vu Diane, qui était man­ne­quin. Elle a vu que je ne fi­lais pas du tout et nous avons ter­mi­né la soi­rée ensemble. Je se­rais mort si je ne l’avais pas ren­con­trée », af­firme-t-il. Ils ne se sont plus quit­tés de­puis.

Mal­gré les em­bûches, et même s’il a failli la perdre à une cer­taine époque plu­tôt rock and roll, l’his­toire d’amour entre Diane Bol­duc et Pao­lo Noël dure de­puis près de 52 ans. « Il y avait une dis­tance entre nous, nous ne ve­nions pas du même monde, son père avait été pré­sident du Sé­nat », dit-il. Même si sa fa­mille ne voyait pas d’un bon oeil sa re­la­tion avec le chan­teur, Diane a choi­si de vivre avec lui et de l’épou­ser. « Ça a pris 30 ans avant que ma mère ne parle à Pao­lo, ra­conte-t-elle. Ma tante, qui était ma mar­raine, était très très riche. Elle a don­né beau­coup d’ar­gent à mes cou­sins comme ca­deau de noces, mais elle ne nous a don­né que 50 $ à notre ma­riage, parce que je ne me ma­riais pas avec un homme qui était de notre stan­ding », évoque Diane, qui lui a don­né deux en­fants. « On a 11 pe­tits-en­fants et 10 ar­rière-pe­tits-en­fants. »

LES VIEUX JOURS

Le vieux loup de mer qui a pos­sé­dé plu­sieurs ba­teaux au cours de sa vie – il a vé­cu cinq ans sur l’un d’entre eux avec Diane, il y a plus de 30 ans – a pris la dé­ci­sion de vendre ce­lui qu’il pos­sède de­puis 1993. À près de 90 ans, le temps est ve­nu de pas­ser à autre chose. Même chose pour son VR dont il veut se dé­par­tir, tout comme de vastes ter­rains que le couple pos­sède près de leur mai­son.

Si Pao­lo Noël a connu une belle car­rière, il en a aus­si ba­vé un coup et il pro­fite au­jourd’hui d’un re­pos bien mé­ri­té. Le titre du troi­sième tome de sa bio­gra­phie ré­sume fi­na­le­ment bien son par­cours : J’ai mor­du dans la vie et la vie m’a mor­du.

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