DÉ­TROIT

En plein été de 1967, la ville de Dé­troit, comme toutes les mé­tro­poles amé­ri­caines, est le théâtre d’af­fron­te­ments entre les forces de l’ordre et les ma­ni­fes­tants mi­li­tant contre la guerre du Viet­nam et pour les droits ci­viques des Noirs. PLONGE DANS LES

Le Journal de Montreal - Weekend - - CINÉMA - ISA­BELLE HONTEBEYRIE

Or, la garde na­tio­nale dé­rape… Ka­thryn Bi­ge­low a dé­ci­dé de s’in­té­res­ser à cet épi­sode de l’his­toire de son pays, dé­sor­mais tom­bé dans l’ou­bli.

La ci­néaste amé­ri­caine os­ca­ri­sée ne re­cule ef­fec­ti­ve­ment de­vant au­cun su­jet chaud. Après avoir trai­té de la guerre en Irak avec

Le dé­mi­neur en 2009, puis de la traque d’Ous­sa­ma ben La­den dans Opé­ra­tion avant l’aube en 2012, la réa­li­sa­trice prend à bras le corps les émeutes de Dé­troit, in­sis­tant par­ti­cu­liè­re­ment sur les exac­tions com­mises par les au­to­ri­tés, le tout d’après un scé­na­rio de son com­plice et col­la­bo­ra­teur ha­bi­tuel Mark Boal.

ABUS DE POU­VOIR

Deux nuits après le dé­but des émeutes, des coups de feu sont en­ten­dus aux abords de lo­caux de la garde na­tio­nale. La po­lice de la ville, celle de l’État du Mi­chi­gan ain­si que la garde na­tio­nale et une com­pa­gnie pri­vée de sé­cu­ri­té sont dé­pê­chées sur les lieux, si­tués près du Mo­tel Al­giers, afin de me­ner une en­quête. Or, les au­to­ri­tés s’en prennent aux clients de l’éta­blis­se­ment, plu­sieurs po­li­ciers pro­cé­dant à des in­ter­ro­ga­toires mus­clés – in­cluant un « jeu de la mort » – pour ten­ter d’ob­te­nir une ou plu­sieurs confes­sions. Le len­de­main, trois Noirs, qui n’étaient pas ar­més, avaient été abat­tus et plu­sieurs per­sonnes avaient été ta­bas­sées. Celle pour qui le ci­né­ma « parle au sub­cons­cient, in­vi­tant presque à une par­ti­ci­pa­tion ac­tive du pu­blic » a sou­hai­té, comme avec ses deux longs mé­trages pré­cé­dents, « pla­cer le spec­ta­teur à l’in­té­rieur du Mo­tel Al­giers afin de lui faire vivre [les évé­ne­ments] presque en temps réel. » Et, afin de conti­nuer à im­mer­ger le pu­blic dans la si­tua­tion, elle a pris la dé­ci­sion, de con­cert avec Billy Gol­den­berg, son mon­teur, d’in­ter­ca­ler des images d’ar­chives de l’époque.

TÉ­MOI­GNAGES RÉELS

Afin d’écrire son scé­na­rio, Mark Boal a com­men­cé dès 2014 à fouiller dans les ar­chives et à ren­con­trer des té­moins ou par­ti­ci­pants des évé­ne­ments, s’ad­joi­gnant une équipe de six re­cher­chistes afin de pas­ser au crible tout ce qui exis­tait sur le su­jet… in­cluant des dos­siers de la po­lice de Dé­troit qui n’avaient pas en­core été ren­dus pu­blics. Outre la res­pon­sa­bi­li­té de ne pas tra­hir une his­toire vraie, Mark Boal a éga­le­ment vou­lu s’as­su­rer que ce que les per­sonnes dé­crites dans Dé­troit avaient vé­cu « ne l’avait pas été en vain ».

Il a choi­si de mettre l’ac­cent sur Larry Reed (Al­gee Smith), le chan­teur d’un groupe ap­pe­lé The Dy­na­mics et qui tente de per­cer, per­son­nage choi­si par le scé­na­riste parce que les évé­ne­ments de cette nuit « ont à ja­mais chan­gé le cours de sa vie ». Mel­vin Dis­mukes, un gar­dien de sé­cu­ri­té qui pro­tège un ma­ga­sin avant de se re­trou­ver mê­lé à la si­tua­tion qui pré­vaut dans le mo­tel, est in­car­né par John Boye­ga (ve­dette de

Star Wars : le ré­veil de la force). Quant à Phi­lip Krauss, le po­li­cier qui a me­né le « jeu de la mort », il est in­ter­pré­té par Will Poul­ter (vu dans Le re­ve­nant).

UN TOUR­NAGE ÉPROUVANT

L’en­semble des ac­teurs a trou­vé le tour­nage par­ti­cu­liè­re­ment éprouvant, no­tam­ment les scènes d’in­ter­ro­ga­toire, fil­mées sur plu­sieurs jours. « Par­fois, j’étais ter­ri­fié tant ce­la m’a me­né vers des zones très sombres, a ain­si confié Al­gee Smith. C’était tel­le­ment cru et im­pla­cable que nous pou­vions tous sen­tir la dou­leur et l’émo­tion, même si elles étaient très lé­gères en com­pa­rai­son de ce qui s’est pro­duit en réa­li­té. » Et l’ac­teur conserve un vif sou­ve­nir de sa ren­contre avec Larry Reed. « C’était dur d’en­tendre son his­toire. Il m’a mon­tré (...) la fê­lure qu’il a tou­jours au crâne. »

Si l’ex­pé­rience de Will Poul­ter n’a pas été la même, elle a néan­moins été dou­lou­reuse. « Je ne pou­vais pas du tout m’iden­ti­fier à lui, je ne pou­vais trou­ver au­cun point com­mun. Il a fal­lu que je m’ap­plique à com­prendre la lo­gique né­ga­tive et mal in­for­mée qui ca­rac­té­rise un com­por­te­ment ra­ciste », a-t-il dé­taillé.

Dé­troit est à l’af­fiche dans les salles du Qué­bec de­puis hier.

Il y a 50 ans. Les États-Unis s’em­brasent. Les ma­ni­fes­ta­tions pour les droits ci­viques des Noirs tournent à l’émeute dans les grandes villes du pays. À Dé­troit, les Noirs des quar­tiers pauvres se heurtent aux forces de l’ordre après l’in­ter­ven­tion de celles-ci pour faire fer­mer un bar clan­des­tin. En 48 heures, la si­tua­tion dé­gé­nère.

DES PO­LI­CIERS RA­CISTES

Pa­ral­lè­le­ment, Larry Reed (Al­gee Smith), du groupe The Dra­ma­tics, doit se pro­duire sur scène, mais sa pres­ta­tion est an­nu­lée en rai­son des émeutes. Avec son ami Fred (Ja­cob La­ti­more), il se ré­fu­gie dans le mo­tel Al­giers, sorte d’oa­sis de par­ty au mi­lieu du bra­sier. Par­mi les autres clients et ré­si­dents de l’en­droit, on trouve, deux jeunes filles blanches ori­gi­naires d’Ohio, un vé­té­ran de la guerre du Viet­nam et Carl Coo­per (Ja­son Mit­chell). À quelques coins de rue, Mel­vin Dis­mukes (John Boye­ga, dont la pres­ta­tion en re­te­nue est par­faite) tra­vaille comme gar­dien de sé­cu­ri­té dans un ma­ga­sin qu’il pro­tège contre les pillards. À l’ex­cep­tion des deux jeunes filles, tout le monde est noir. Et, quand Carl dé­cide de faire feu avec un faux pis­to­let qui tire des balles à blanc, trois po­li­ciers dé­barquent sur place. Krauss (Will Poul­ter, im­pres­sion­nant d’in­hu­ma­ni­té) s’est fait se­mon­cer, plus tôt dans la jour­née, parce qu’il avait sé­rieu­se­ment bles­sé un homme noir en lui ti­rant dans le dos. Ses deux autres ca­ma­rades, Flynn (Ben O’Toole) et De­mens (Jack Rey­nor), sont aus­si ra­cistes que lui.

Les heures qui suivent sont cau­che­mar­desques. Le trio de flics s’en prend à tout le monde – les jeunes femmes, no­tam­ment, font l’ob­jet de ques­tions sexuelles et les hommes noirs sont sou­mis à des trai­te­ments in­hu­mains. Le seul épar­gné, Mel­vin Dis­mukes – pro­ba­ble­ment parce qu’il est ar­mé – sert de té­moin et de­vient une es­pèce de garde-fou que les trois hommes fi­ni­ront par écar­ter de la scène. Car, au terme de cette soi­rée et d’in­ter­ro­ga­toires qu’on ne peut qua­li­fier que de tor­ture, trois ca­davres gisent sur le plan­cher de l’hô­tel.

L’his­toire ra­con­tée par Mark Boal, scé­na­riste at­ti­tré de Ka­thryn Bi­ge­low qui a col­la­bo­ré avec la réa­li­sa­trice pour Le dé­mi­neur » et Opé­ra­tion avant l’aube, ne s’ar­rête pas là. Le pro­cès des trois po­li­ciers ain­si que le ver­dict font éga­le­ment par­tie du long mé­trage de 143 mi­nutes.

UN FILM QUI CHOQUE

Avec son in­croyable sens de l’image et du rythme, la ci­néaste – ca­mé­ra à l’épaule, du moins au dé­but – plonge le spec­ta­teur dans l’hor­reur du ra­cisme or­di­naire avec l’in­ten­tion d’ef­fec­tuer un lien avec la si­tua­tion qui pré­vaut ac­tuel­le­ment au sud de la fron­tière.

Elle par­vient am­ple­ment à cho­quer, à ré­vol­ter, à gé­né­rer des ques­tion­ne­ments. Elle ne tombe ja­mais – à l’ins­tar de ses deux longs mé­trages pré­cé­dents – dans la le­çon ni même les faux es­poirs. Elle montre, ra­conte et ce­la suf­fit am­ple­ment à res­sen­tir l’in­des­crip­tible.

Ka­thryn Bi­ge­low

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