Une odys­sée char­gée d’hu­ma­ni­té

Le Journal de Montreal - - JM DIMANCHE - Jo­sée Boi­leau Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Il faut de la fi­nesse pour ra­con­ter la guerre, la fuite, les camps et l’ar­ri­vée dans un nou­veau pays en em­bar­quant com­plè­te­ment un lec­teur d’ici. Ca­ro­line Vu a su s’y prendre et livre un ro­man for­mi­dable: Pa­la­wan.

Avant de par­ler de Pa­la­wan, il faut com­men­cer par son au­teure. Ca­ro­line Vu est viet­na­mienne d’ori­gine et, fuyant la guerre, est ar­ri­vée à Mon­tréal à l’ado­les­cence, au dé­but des an­nées 70. De­ve­nue mé­de­cin, elle va tra­vailler ici, puis voya­ger, avant de ren­trer pour de bon. Elle pra­tique au­jourd’hui dans un CLSC.

Pa­la­wan est son pre­mier ro­man, mais on a dé­jà pu la lire l’an der­nier, alors que son deuxième ou­vrage, Un été à Pro­vin­ce­town, était pu­blié en fran­çais aux édi­tions de la Pleine lune. Au tour main­te­nant de Pa­la­wan, d’abord pa­ru en an­glais en 2014 – ro­man, il faut le sou­li­gner, aus­si re­mar­qua­ble­ment tra­duit que le pré­cé­dent par Ivan Steen­hout, tra­duc­teur ré­com­pen­sé à maintes re­prises pour la qua­li­té de son tra­vail.

RÉ­CIT LU­CIDE, MAIS TROU­BLANT

Ca­ro­line Vu écrit en s’ins­pi­rant très for­te­ment de sa vie. Si Un été à Pro­vin­ce­town est consa­cré à sa très par­ti­cu­lière fa­mille, Pa­la­wan puise sa source aux confi­dences re­çues à l’époque où elle tra­vaillait dans une cli­nique mé­di­cale pour im­mi­grants à Mon­tréal. Entre ses mains, ce ma­té­riel est de­ve­nu un ré­cit plein d’es­prit, tour à tour drôle, ro­cam­bo­lesque, lu­cide puis trou­blant.

Le titre du ro­man fait ré­fé­rence à l’île de Pa­la­wan aux Phi­lip­pines qui, pen­dant des an­nées, a abri­té un im­mense camp de ré­fu­giés viet­na­miens, ar­ri­vés là par ba­teau, les fa­meux boat-people qui s’en­fuyaient du ré­gime com­mu­niste.

Une jeune fille, Kim, est du nombre, et c’est elle qui ra­conte. Nous la sui­vrons de 1975 à 1992; de Hué, au Viet­nam, jus­qu’au Connecticut puis à Mon­tréal; de sa pré-ado­les­cence jus­qu’à ce qu’elle re­tourne à Pa­la­wan, comme mé­de­cin cette fois.

SA­GESSE D’UNE JEUNE ADULTE

Au fil de son ré­cit, et c’est ce qui en fait la force, on voit Kim prendre conscience de la com­plexi­té de son aven­ture. Et c’en est toute une. Une nuit de 1979, sa mère la ré­veille et l’em­mène loin de la ré­si­dence où dorment ses deux pe­tites soeurs, dans un vil­lage où at­tend un ba­teau. À peine mon­tée à bord, Kim com­prend que sa mère ne la sui­vra pas, qu’il lui fau­dra s’en sor­tir seule. À 15 ans.

Kim a l’in­no­cence de la jeu­nesse mais aus­si son éner­gie : elle sau­ra pro­fi­ter de toutes les op­por­tu­ni­tés. Men­tir fait par­tie des ou­tils à uti­li­ser ? Soit. C’est ce qui lui per­met­tra de tra­ver­ser aux ÉtatsU­nis, où sa vi­sion d’une Amé­rique fan­tas­mée, dé­jà ébran­lée par ce qu’elle a en­ten­du à Pa­la­wan, fait place à la réa­li­té. Et sa quête de sa fa­mille (nous te re­join­drons, lui avait dit sa mère) lui per­met­tra de me­su­rer l’am­pleur des sa­cri­fices consen­tis pour elle comme pour tant autres.

Ain­si, peu à peu, les pro­pos de la pe­tite fille font place à la sa­gesse d’une jeune adulte qui a dé­jà beau­coup vé­cu. Une aven­ture hu­maine en somme, et une réus­site d’écri­ture.

PA­LA­WAN Ca­ro­line Vu , Pleine lune, 356 pages 2017

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