L’in­croyable sa­ga de la Neon Citron

C’est Noël. Je re­çois ma pre­mière voi­ture en ca­deau. Elle est grise, spor­tive et en plas­tique. Je n’ai pas en­core un an.

Le Journal de Quebec - Autonet.ca - - HISTOIRE DE PASSION - AVEC ANNIE-SOLEIL PRO­TEAU @ASP­ro­teau

Seize ans plus tard, j’ai enfin mon per­mis de conduire. Et à chaque Noël, je m’ima­gine le même scé­na­rio : j’es­père le plus sé­rieu­se­ment du monde trou­ver un Jeep dans ma ruelle d’Ho­che­la­ga, avec un chou rouge sur l e ca­pot. Évi­dem­ment, ça n’ar­rive pas. Mon père n’a pas les moyens d’un ca­deau comme ce­lui-là, et même s’il les avait, ce se­rait im­pen­sable. «Tu veux un char ? Ben tu vas tra­vailler pour!»

Ça m’ap­prend la va­leur du tra­vail, la va­leur de l’ef­fort et la va­leur de l’ar­gent aus­si.

Un jour, quand je consi­dère que j’ai as­sez de sous pour m’ache­ter cette li­ber­té que re­pré­sente une voi­ture, je me mets à ma­ga­si­ner sur in­ter­net. Ça me fend le coeur de ne pas pou­voir me per­mettre le Jeep dont je rêve de­puis tou­jours. À la place, je choi­sis une pe­tite voi­ture pas chère, que je trouve plu­tôt mi­gnonne quand même.

Dans le bu­reau du ven­deur, je sors de mon sac les 4000 $ qu’elle coûte. Pas sub­ti­le­ment du tout, je ven­tile les billets pour sen­tir leur odeur et gar­der en sou­ve­nir les sa­cri­fices que j’ai dû faire. Je suis ri­di­cule… mais j’ai enfin une au­to.

Je quitte le conces­sion­naire les fe­nêtres bais­sées et la mu­sique trop forte, en me pen­sant bonne dans ma vieille Neon bleu élec­trique. Je me sens comme dans Ea­sy-Ri­der, libre et re­belle. Born to be wild … dans un char 4 portes ! Je suis ri­di­cule, prise 2.

Je passe chez moi cher­cher mon chien. Pour une fois, ce n’est pas lui qui va me pro­me­ner. Di­rec­tion Ca­na­dian Tire, parce que je fais main­te­nant par­tie du club sé­lect de gens qui ont une voi­ture à pom­pon­ner.

Je fais mes achats, et quand je re­dé­marre la Neon, sur­prise ! Rien ne se passe. J’ap­pelle mon père en pa­ni­quant. Il est oc­cu­pé et ne peut pas ve­nir à mon se­cours. Je dois re­par­tir ra­pi­de­ment, je tra­vaille dans une heure. Je ne peux pas prendre l’au­to­bus ni le taxi, parce que mon chien est trop gros pour être ac­cep­té. Je pa­nique en­core. J’ap­pelle le conces­sion­naire : comme je viens d’ache­ter la voi­ture il y a tout juste quelques heures, c’est le ven­deur qui vient me cher­cher pour m’em­me­ner au bar où je tra­vaille. C’est la seule fois où j’au­rai em­me­né mon chien dans une dis­co­thèque : pas d’autre op­tion. Une ex­pé­rience ma­gni­fique. Ma-gni-fi-que… À ne plus ja­mais re­faire !

Le len­de­main, au ga­rage, on me dit que c’est l’al­ter­na­teur, le pro­blème, et le mé­ca­ni­cien le change.

Deux jours plus tard, en­core en panne ! Cette fois, je suis moins chan­ceuse. C’est la trans­mis­sion. Moi qui suis étu­diante et pas riche, je trouve la fac­ture as­sez raide. Il faut ce qu’il faut… Mais je me mets à trou­ver la Neon pas mal moins «cute». Et je la bap­tise la Neon Citron.

Quelques se­maines passent. À un feu rouge, j’en­tends des pneus cris­ser. En une na­no­se­conde, BOUM ! Un conduc­teur en­dor­mi m’em­bou­tit, pen­dant que moi j’em­bou­tis la voi­ture de de­vant.

La Neon, pas mal po­quée, re­tourne au ga­rage. Mes as­su­rances me re­tournent une prime plus sa­lée.

D’autres se­maines passent. En pleine nuit, j’en­tends un mo­teur dé­mar­rer. Avec tous ses ca­prices mé­ca­niques, ma voi­ture a un son, di­sons… unique. Je me lève d’un bond et je ré­veille mon chum de l’époque. La Neon est par­tie, et ce n’est pas moi qui suis de­dans. Mon chum, po­li­cier, part en boxers, pieds nus, es­sayer de rat­tra­per le vo­leur dans sa Ci­vic. Même dans Po­lice-Aca­de­my, il n’y a pas de scène aus­si sur­réa­liste. Je ris, tel­le­ment je me dis que ça ne se peut pas, et j’ap­pelle le 911 qui ajoute plu­sieurs voi­tures de po­lice à la pour­suite.

Après de longues minutes, le vo­leur pour­chas­sé perd le contrôle et fonce dans un mu­ret. Il n’a rien et se sauve à pied, mais la Neon n’ira plus nulle part. Elle, c’est au cimetière de la fer­raille qu’elle se sauve à tout ja­mais.

Fi­na­le­ment, la Neon Citron m’a coû­té plus cher en ré­pa­ra­tions de toutes sortes que ce qu’elle m’avait coû­té à l’achat. Mal­gré tous ses pro­blèmes, et même si je l’ai sou­vent dé­tes­tée, j’ai eu un pin­ce­ment au coeur quand le re­mor­queur est ve­nu la cher­cher pour la der­nière fois.

Je suis une éter­nelle nos­tal­gique… Au point où la voi­ture grise, spor­tive et en plas­tique que j’ai re­çue à mon pre­mier Noël a en­core sa place dans mon sous-sol. Elle, c’était loin d’être un citron !

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