Cha­ris­ma­tique, COU­RA­GEUX ET GAI

LOS ANGELES — Le drame bio­gra­phique Milk, de Gus Van Sant, de­vient le pre­mier long mé­trage ma­jeur à s’in­té­res­ser aux droits ci­viques sous l’op­tique du mou­ve­ment gai. Sous la loupe de cette re­cons­ti­tu­tion de faits vé­cus s’af­firme le per­son­nage prin­ci­pal de

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Da­niel Rioux

«La prin­ci­pale rai­son pour la­quelle j’ai fait ce film, c’est que la plu­part des gens ne connaissent rien de Har­vey Milk», sou­ligne le réa­li­sa­teur Gus Van Sant, lui-même un ré­si­dant du quar­tier gai de Cas­tro, à San Fran­cis­co, là où Har­vey Milk s’était ins­tal­lé avec son amant Scott Smith en 1972.

Il avait ou­vert au 575 Cas­tro Street une bou­tique de photo, Cas­tro Camera, qui de­vint vite un genre de centre com­mu­nau­taire et un bu­reau po­li­tique voué à la dé­fense des gais et gens du quar­tier, à dé­faut d’être une pros­père pe­tite en­tre­prise.

«C’est un film sur la to­lé­rance et le res­pect, comme l’était Har­vey Milk», ob­serve l’ac­teur Die­go Lu­na, qui in­carne le jeune pau­mé Jack Li­ra, le der­nie­ra­mant­deMilk avant­son as­sas­si­nat. «J’ad­mire Gus Van Sant pour avoir réa­li­sé ce film, c’est une im­por­tante his­toire qui de­vait être ra­con­tée. Je me sens stu­pide de ne pas avoir su qui était Har­vey Milk avant d’être in­vi­té à faire par­tie du film.»

UN DÉ­FEN­SEUR DES DROITS, UN TRI­BUN

Avant de re­tour­ner vers le pas­sé pour en ap­prendre un peu plus sur cet être à la fois doux, drôle, en­ga­geant et en­ga­gé, il est in­té­res­sant de sa­voir que Gus Van Sant a confié à Sean Penn le rôle de dé­fendre cet énig­ma­tique per­son­nage.

«Milk em­bras­sait Scott à pleine bouche sur le trot­toir de­vant sa bou­tique puis al­lait en­suite ap­puyer les Team­sters amé­ri­cains dans leur boy­cott de la bras­se­rie Coors, ou prendre la dé­fense des aî­nés que des pro­mo­teurs vou­laient ex­pul­ser de leur lo­ge­ment. C’était un ras­sem­bleur et un grand tri­bun», ré­sume l’ac­teur Josh Bro­lin, qui in­carne l’ex-pom­pier et po­li­ti­cien dé­chu Dan White qui a mis fin aux jours de Har­vey Milk et du maire de San Fran­cis­co, George Mos­cone.

C’est par le biais d’en­tre­vues avec des contem­po­rains de Milk, de notes bio­gra­phiques et les con­fi­dences d’ac­teurs qu’on en ap­prend pas mal sur cet être cou­ra­geux qui s’était pro­cla­mé «maire de Cas­tro Street».

«Je ne me ren­drai pas jus­qu’à 50 ans», avait confié à un proche ce­lui qui re­ce­vait ré­gu­liè­re­ment des me­naces de mort mais qui, par son humour et sa per­son­na­li­té, avait aus­si ga­gné l’es­time des com­mer­çants et des ré­si­dants du Cas­tro.

DE 1970 À 1978

Le film re­trace les huit der­nières an­nées­de­la­vie­deHar­veyMilk.À SanF­ran­cis­co­com­meailleur­saux États-Unis, les gais n’ont pas la vie rose. Pour­chas­sés, bat­tus, em­pri­son­nés, ils dé­noncent la dis­cri­mi­na­tion mais res­tent sans voix. Jus­qu’à l’émer­gen­ce­deMilk,qui­du­haut­de­sa fier­té gaie se pré­sente une pre­mière fois en 1973 au poste élec­tif de su­per­vi­seur de dis­trict à San Fran­cis­co.

Il est dé­fait, en 1975 éga­le­ment. En 1977, en­har­di par la vague conser­va­trice de la zé­lote Ani­ta Bryant qui mène ba­taille un peu par­tout au pays contre les gais, le sé­na­teur ca­li­for­nien John Briggs en­dosse la Pro­po­si­tion 6. Celle-ci in­ter­dit aux gais le droit d’en­sei­gner dans les écoles et exige leur congé­die­ment, ain­si que ce­lui de leurs sup­por­teurs. Milk se lance dans la mê­lée une troi­sième fois, rem­porte l’élec­tion et prête ser­ment le 9 jan­vier 1978.

La nou­velle se ré­pand comme une traî­née de poudre aux États-Unis et per­met d’ou­vrir un peu plus la porte du placard… qui af­fiche fi­na­le­ment ses cou­leurs le 25 juin 1978 avec le dé­voi­le­ment du dra­peau arc-en-ciel qui s’im­pose comme sym­bole de la com­mu­nau­té ho­mo­sexuelle.

ÉMOI À SAN FRAN­CIS­CO

Milk fait cam­pagne contre la Pro­po­si­tion 6 qui se­ra sou­mise à un ré­fé­ren­dum en Ca­li­for­nie le 7 no­vembre. Il ré­colte le sou­tien du gou­ver­neur de l’État, Jer­ry Brown, de l’ex-gou­ver­neur Ro­nald Rea­gan, du pré­sident d’alors, Jim­my Car­ter… et de son col­lègue Dan White, élu su­per­vi­seur d’un autre dis­trict de San Fran­cis­co.

Les évé­ne­ments se pré­ci­pitent après le re­jet de la Pro­po­si­tion 6. Le 10 no­vembre, quand Milk re­fuse d’en­dos­ser une de ses pro­po­si­tions, Dan White, amer, démissionne. Les po­li­ciers et pom­piers de San Fran­cis­co le somment de re­ve­nir sur sa dé­ci­sion. White plaide sans suc­cès sa cause au­près du maire George Mos­cone.

Le pire reste à ve­nir. Le 18 no­vembre, la po­pu­la­tion de San Fran­cis­co ap­prend, avec le reste du monde, l’hor­reur d’un drame qui s’est joué à Jo­nes­town en Guyane, là où le ré­vé­rend Jim­my Jones avait en­traî­né ses fi­dèles après avoir eu un dif­fé­rend avec les au­to­ri­tés mu­ni­ci­pales de SanFrancisco où s’était éta­blie sa secte, le People’s Temple: as­sas­si­nat et sui­cide col­lec­tif de plus de 900 de ses dis­ciples et exé­cu­tion du congres­siste ca­li­for­nien Leo Ryan sur la piste de l’aé­ro­port de Jo­nes­town.

ON N’AP­PREN­DRA JA­MAIS

Le 27 no­vembre, dans une Amé­rique ébran­lée, Dan White ajoute au choc. Il se rend à la mai­rie de San Fran­cis­co, sort un pis­to­let et abat coup sur coup le maire George Mos­cone et l’élu Har­vey Milk.

Le film de Gus Van Sant s’ouvre sur un film d’archives, où la di­rec­trice des su­per­vi­seurs de dis­tricts de San Fran­cis­co, Dianne Fein­stein, an­nonce à la po­pu­la­tion le décès tra­gique des deux hommes.

Par un sombre re­tour du des­tin, les Ca­li­for­niens ont ap­prou­vé à 52% le 4 no­vembre la Pro­po­si­tion 8 in­ter­di­sant le ma­riage gai. «Quelle iro­nie de voir ça juste avant la sor­tie du film le 28 no­vembre, sou­pire Josh Bro­lin. Les gens n’ap­pren­dront ja­mais.» Al­ler­gique aux ren­contres de presse, Sean Penn brillait par son ab­sence à celle or­ga­ni­sée par Alliance Vi­va­film et Fo­cus Features à Los Angeles.

(No­tre­jour­na­lis­teé­taitl’in­vi­té d’Al­lian­ceVi­va­film.)

Josh Bro­lin et Sean Penn dans leur rôle de l’as­sas­sin Dan White et de la vic­time Har­vey Milk.

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