Entre l’art et la réa­li­té

Pen­dant que le monde plonge dans une crise éco­no­mique ma­jeure, Da­niel Bé­lan­ger donne, ce soir, la der­nière re­pré­sen­ta­tion de son spec­tacle pré­mo­ni­toire L’échec du ma­té­riel et lance une com­pi­la­tion double in­ti­tu­lée Jo­li chaos. Dis­cus­sion au­tour de la sen­si

Le Journal de Quebec - Weekend - - MUSIQUE -

Da­niel Bé­lan­ger est-il de­vin? Il y a un an et de­mi, l’au­teur-com­po­si­teur-in­ter­prète lan­çait L’échecdumatériel, le sixième disque de sa car­rière, que l’ADISQ a consa­cré al­bum pop-rock de l’an­née quelques mois plus tard. Dans la chan­son-titre, l’ar­tiste chante : Ma va­leur­mar­chande/Àla­bour­se­del’en­fer/Es­tà­la hausse/Àcha­quean­gois­se­qui­me­ronge.

Au mo­ment où les bourses, ul­time sym­bole du ca­pi­ta­lisme, se cassent la gueule un peu plus chaque jour, Da­niel Bé­lan­ger don­ne­ra pour la der­nière fois, ce soir, le spec­tacle ti­ré de cet al­bum. Ré­en­tendre de telles pa­roles dans le contexte éco­no­mique ac­tuel nous fait presque croire que Bé­lan­ger cache un su­perbe ta­lent pour la pré­mo­ni­tion…

L’AIR DU TEMPS

« Je ne suis pas pré­di­ca­teur, se dé­fend le chan­teur quand on aborde le su­jet avec lui. Mais je suis for­cé d’ad­mettre que mon écri­ture est sen­sible à l’air du temps. Chan­ter L’échecdumatériel en ce mo­ment a quelque chose d’un peu étrange. »

L’ar­tiste se sou­vient qu’un pa­reil croi­se­ment entre l’art et la réa­li­té s’était pro­duit avec Rêver mieux, un disque lan­cé cinq se­maines seule­ment après le dé-sastre des at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001. « Je pense que les ar­tistes sont sen­sibles au monde qui les en­toure, dit Da­niel Bé­lan­ger avec phi­lo­so­phie. Ils sont in­fluen­cés par les émo­tions am­biantes. Cette sen­si­bi­li­té n’est pas de la pré­di­ca­tion, mais elle mène à de drôles de ha­sards comme ceux-là. »

Il n’est peut-être pas voyant, donc, mais il a as­su­ré­ment le sens du spec­ta­cu­laire, ce Da­niel Bé­lan­ger. La se­maine der­nière, il sur­pre­nait les mé­lo­manes en an­non­çant spon­ta­né­ment à Tout le­mon­deen­parle la sor­tie im­mi­nente de Jo­li chaos, une com­pi­la­tion double ras­sem­blant 19 suc­cès po­pu­laires et d’es­time ain­si que dix chan­sons in­édites.

L’ar­tiste ne cache pas que l’idée n’est pas de lui. Même qu’il y a été va­gue­ment ré­frac­taire au dé­but du pro­jet.

« Je vou­lais sor­tir un disque de ma­té­riel ori­gi­nal, mais j’ai man­qué de temps, ex­plique-t-il. Je n’étais pas cer­tain d’ai­mer l’idée d’une com­pi­la­tion quand Au­dio­gram (son éti­quette) me l’a pro-

UNE HIS­TOIRE DE RÉ­CON­CI­LIA­TION

po­sée. Je me di­sais : D’ac­cord,mais­ça­prend quel­que­cho­se­de­plus­que­seu­le­men­tu­neen­fi­la­de­de­suc­cèsà­la­ra­dio. »

DANS LES ARCHIVES

C’est ain­si que Bé­lan­ger et son équipe se sont plon­gés dans les archives à la re­cherche de chan­sons n’ayant pas été re­te­nues pour l’un des six disques de sa dis­co­gra­phie.

« Nous avons ré­écou­té tout ça avec une nou­velle oreille, sans rien re­tou­cher ni re­faire. Cer­taines pièces étaient dé­jà mixées, d’autres non, mais ce qu’on en­tend sur Jo­li­chaos sont les ver­sions de l’époque. Nous n’avons rien ré­en­re­gis­tré. »

Éton­nam­ment, ce voyage dans le pas­sé a per­mis à l’ar­tiste de faire la paix avec des al­bums que les an­nées avaient dé­pré­ciés.

« Chaque fois que je tra­vaille sur un nou­veau disque, j’es­saie de sur­pas­ser le pré­cé­dent. Les vieux al­bums de­viennent ain­si des monstres à abattre que je ne vais pas jus­qu’à mé­pri­ser, mais que je n’ap­pré­cie plus à leur juste va­leur. De me plon­ger là-de­dans à nou­veau m’a ren­du cal­me­ment heu­reux de mon tra­vail. Ça a été une vraie ré­con­ci­lia­tion entre l’ar­tiste et ses chan­sons. »

UNE IN­DUS­TRIE EN TRANS­FOR­MA­TION

La pré­pa­ra­tion de Jo­li­chaos a aus­si en­clen­ché une ré­flexion de l’ar­tiste sur la trans­for­ma­tion ex­trême de l’in­dus­trie mu­si­cale de­puis deux dé­cen­nies.

« L’or­di­na­teur a pro­vo­qué une réelle ré­vo­lu­tion, je m’en rends compte, dit Bé­lan­ger, 46 ans. Nous pou­vons main­te­nant faire des ma­quettes de chan­sons beau­coup, beau­coup plus in­tel­li­gibles que par le pas­sé, par exemple. »

Mal­gré ses avan­tages, la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique est un cou­teau à double tranchant, se­lon lui.

« L’offre est beau­coup plus grande pour l’ama­teur de mu­sique, qui se re­trouve dans une im­mense li­brai­rie dans la­quelle il doit lui-même dé­ter­mi­ner ce qu’il ap­pré­cie ou non, sans se fier sur le choix des grandes mai­sons de disques. Ça peut jouer sur la pa­tience du mé­lo­mane, qui doit main­te­nant fil­trer lui-même la mu­sique.

« Ce­la dit, pour les créa­teurs, c’est un avè­ne­ment bé­né­fique. Il y en a de plus en plus parce que les moyens sont da­van­tage ac­ces­sibles. Ce n’est pas la crise de l’ar­tiste que nous tra­ver­sons, mais celle de l’in­dus­trie du disque. » Comme quoi ce sont sou­vent les rê­veurs qui tra­versent le mieux les crises de ce monde…

Jo­li­chaos, en ma­ga­sin.

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