LE PIÈGE DE L’IM­MI­GRA­TION

Dans son nou­veau film Ser­veuses de­man­dées, Guy­laine Dionne braque sa ca­mé­ra sur de jeunes im­mi­grantes sans papiers et autres « femmes fra­gi­li­sées par le sys­tème » qui brisent leurs rêves en se lais­sant ten­ter par le luxe et l’ar­gent que leur offre le boul

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Maxime Demers

La réa­li­sa­trice Guy­laine Dionne ( Les Fan­tômes des trois Ma­de­leine, Ma­ry Shel­ley) a trou­vé le su­jet de son nou­veau film il y a dé­jà plus de sept ans, en li­sant dans les jour­naux une sé­rie d’ar­ticles sur de jeunes im­mi­grantes qui ac­cep­taient du tra­vail illé­gal au Qué­bec.

En­sei­gnante en ci­né­ma à l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia, elle a pu éga­le­ment consta­ter au fil des an­nées les pro­blèmes aux­quels doivent faire face les étu­diants étran­gers une fois que leur vi­sa d’étu­diant vient à échéance.

Et c’est donc exac­te­ment ce qui ar­rive au per­son­nage prin­ci­pal de Ser­veuses de­man­dées, Pris­cil­la (Ja­nai­na Suau­deau), une jeune Bré­si­lienne ve­nue étu­dier au Qué­bec. Son vi­sa d’étu­diante ex­pi­ré, elle prend quand même la dé­ci­sion de res­ter à Mon­tréal. Sui­vant les conseils d’un ami bré­si­lien, elle se fait ra­pi­de­ment of­frir un bou­lot de dan­seuse éro­tique dans un club du centre-ville.

AP­PRENDRE LE FRAN­ÇAIS

CERCLE VI­CIEUX

« La plu­part d’entre eux viennent au Qué­bec pour faire un bac, mais comme ils doivent d’abord faire leur cé­gep et prendre une bonne an­née pour ap­prendre le fran­çais, ils res­tent un mi­ni­mum de huit ans », ex­plique la ci­néaste ren­con­trée plus tôt cette se­maine.

« Après ces huit ans, on leur dit gé­né­ra­le­ment que leur vi­sa d’étu­diant est ter­mi­né et qu’ils doivent ren­trer chez eux. Mais sou­vent, ils ont de la fa­mille ici, un ré­seau so­cial. Après huit ans, c’est dur pour eux de re­tour­ner chez eux.

« Cer­tains es­saient d’ob­te­nir leur ci­toyen­ne­té, mais ça ne marche pas tou­jours et sou­vent, en at­tente d’une ré­ponse, ils se re­trouvent illé­gaux et sans papiers pen­dant quelques mois. Ils doivent donc tra­vailler au noir et s’ils se font prendre et se font don­ner un ca­sier ju­di­ciaire, ils ne peuvent plus par la suite faire de de­mande d’im­mi­gra­tion. C’est mal­heu­reu­se­ment un piège dans le­quel se font prendre plu­sieurs d’entre eux. »

Pris­cil­la re­fuse d’abord puis fi­nit par se lais­ser ten­ter après sa ren­contre avec Mi­la­gro (Cla­ra Fu­rey), une mys­té­rieuse jeune Qué­bé­coise avec la­quelle elle se lie d’ami­tié (et même plus).

« Plus que le pro­blème des sans-papiers en gé­né­ral, je vou­lais me pen­cher sur ces bars de luxe où on re­trouve beau­coup d’étu­diantes, au­tant qué­bé­coises qu’étran­gères », sou­ligne Guy­laine Dionne.

« Je ne veux pas faire une cri­tique du mé­tier de dan­seuse, je n’ai ab­so­lu­ment rien contre ce­la. Mais le dan­ger pour les illé­gaux ou les étu­diantes étran­gères, c’est que quand elles se font en­ga­ger dans ces bars, on leur four­nit des faux papiers ; c’est ten­tant, mais c’est là qu’elles mettent le pied dans l’en­gre­nage. Elles doivent rem­bour­ser ces papiers pen­dant des mois, sou­vent des an­nées, et elles s’en­foncent tran­quille­ment dans le cercle vi­cieux. »

RE­PRO­DUIRE LA RÉA­LI­TÉ

Do­cu­men­ta­riste (on lui doit no­tam­ment Jess Goes West, Ma­ry Shel­ley et Les Rêves se­crets des Ta­ra­hu­ma­ras), Guy­laine Dionne a fait beau­coup de tra­vail de re­cherche pour Ser­veuses de­man­dées, qui est son se­cond long mé­trage de fic­tion (après Les Fan­tômes des trois Ma­de­leine en 2000).

Elle a ren­con­tré plu­sieurs jeunes femmes, des étu­diantes, des ex-dan­seuses exo­tiques ; elle a vi­si­té des bars de dan­seuses éro­tiques à Mon­tréal, à To­ron­to ; elle est al­lée au Bré­sil ren­con­trer des jeunes femmes qui ont vé­cu au Qué­bec.

« J’ai fait au­tant si­non plus de re­cherches que pour mes do­cu­men­taires parce que mon sou­ci de re­pro­duire la réa­li­té était très fort », in­dique-t-elle.

« Je vou­lais que les gens y croient afin de mieux pro­vo­quer une ré­flexion. Je m’en­nuyais, je crois, de nos ma­gni­fiques ci­néastes de l’ONF qui réa­li­saient des do­cu­men­taires et des films de fic­tion qui fai­saient ré­flé­chir. Parce que je trouve qu’on est tel­le­ment dans la forme au­jourd’hui. Si on veut po­ser une ré­flexion sur notre so­cié­té, il faut s’at­tar­der aux vraies af­faires. C’est pour­quoi je n’ai pas vou­lu faire trop de style avec ce film. Je vou­lais res­ter der­rière cette his­toire hu­maine qui re­flète un phé­no­mène so­cial. » Ser­veuses de­man­dées prend l’af­fiche ven­dre­di (le 16 jan­vier).

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