La plus vieille épi­ce­rie en Amé­rique du Nord

La ville de Qué­bec re­cèle de nom­breux tré­sors, mais s’il en est un où il fait bon flâ­ner, c’est l’Épi­ce­rie J.A. Moi­san. Sur la rue Saint-Jean de­puis main­te­nant 137 ans, c’est la plus vieille épi­ce­rie en Amé­rique du Nord.

Le Journal de Quebec - Weekend - - TOURISME - Lise Gi­guère

C’est en 1871, lorsque les An­glais contrô­laient le monde des af­faires, qu’un pe­tit gars de 23 ans du quar­tier Saint-Jean-Baptiste, Jean-Al­fred Moi­san, un Canadien fran­çais comme on di­sait alors, eut le cran d’ou­vrir ce com­merce.

Vi­sion­naire, le jeune Moi­san choi­sit d’im­por­ter des pro­duits fins, ce qui at­tire ra­pi­de­ment l’at­ten­tion de la clien­tèle ai­sée, qui peut s’y pro­cu­rer des den­rées im­pos­sibles à trou­ver ailleurs. Ra­pi­de­ment, l’épi­ce­rie jouit d’une grande ré­pu­ta­tion et on vient de par­tout pour faire pro­vi­sion de pois­sons frais, une spé­cia­li­té de la mai­son, ain­si que des den­rées pro­ve­nant des États-Unis et d’Eu­rope.

POUR MIEUX S’IN­TÉ­GRER

Dix an­nées plus tard, un grand in­cen­die dé­truit 800 mai­sons du fau­bourg Saint-JeanBap­tiste ain­si que l’église et jette à la rue 1 500 fa­milles. Mais l’épi­ce­rie est épar­gnée. C’est sans doute ce qui per­met à J.A. Moi­san, quelques an­nées plus tard, de se confor­mer à une autre règle de l’époque. Il sait que si l’on dé­sire réus­sir en af­faires, il est de pre­mière im­por­tance de par­ler an­glais, bien sûr, mais aus­si de pos­sé­der une belle mai­son dans la­quelle on ac­cueille la belle so­cié­té.

Jus­te­ment, celle du ca­pi­taine John Dick, un Écos­sais très en vue puis­qu’il est le chef du port de l’anse au Fou­lon, est à vendre. Moi­san s’en porte ac­qué­reur pour la somme de 4 000 $, une vé­ri­table for­tune à l’époque. Cette belle de­meure de style à de plus l’avan­tage d’être si­tuée tout à cô­té de son épi­ce­rie. Il l’achète et y ins­talle sa pe­tite épi­ce­rie au rez-de­chaus­sée, tan­dis que lui et sa fa­mille ha­bitent au-des­sus.

TRAN­SAC­TIONS

En 1927, son fils El­zéar hé­rite du com­merce, mais se voit ra­pi­de­ment ac­cu­lé à la faillite. Heu­reu­se­ment, son beau-frère, James Beau­din, prend en main la des­ti­née du ma­ga­sin. Il y se­ra 40 ans avant de le vendre à Bo­ris Mal­tais et Claude Doi­ron, deux col­lec­tion­neurs amou­reux de l’his­toire qui en font un vé­ri­table mu­sée de l’alimentation.

Dix ans plus tard, dans la vague des dé­pan- neurs qui font dis­pa­raître les pe­tites épi­ce­ries, le com­merce est à nou­veau ven­du et pé­ri­clite dan­ge­reu­se­ment.

Mais un em­ployé, Fran­çois Saint-Laurent, sent que les dif­fi­cul­tés fi­nan­cières risquent d’em­por­ter ce joyau de notre pa­tri­moine. Il convainc donc son frère, Clé­ment St-Laurent, et sa con­jointe, Na­tha­lie De­raspe, de s’as­so­cier à lui et le trio s’en porte ac­qué­reur, en 1999.

ÉLÉ­GANT SAU­VE­TAGE

Et voi­là de nou­veau la mai­son et l’épi­ce­rie aux mains de pas­sion­nés qui se donnent comme mis­sion de pré­ser­ver l’image de ce bâ­ti­ment his­to­rique et cultu­rel. Pour re­don­ner à la Mai­son J.A. Moi­san son dé­cor au­then­tique de la fin du XIXe siècle, ils fouillent dans les photos et les archives qui, heu­reu­se­ment, traînent tou­jours au gre­nier. Ils vont même jus­qu’à prendre contact avec les des­cen­dants de J.A. Moi­san pour faire ap­pel à leurs sou­ve­nirs.

Quant à l’épi­ce­rie, ce té­moin du pa­tri­moine com­mer­cial du quar­tier, elle ac­cueille au­jourd’hui une clien­tèle bran­chée qui y fait ré­gu­liè­re­ment pro­vi­sion de pro­duits im­por­tés, tan­dis que de nom­breux nos­tal­giques prennent plai­sir à s’ac­cou­der sur le vieux comp­toir en bois, à hu­mer ces ef­fluves de ti­sanes, de cho­co­lat ou de ca­fé qui flottent dans l’air ou à se perdre dans la contem­pla­tion des vieilles photos, fac­tures ou cou­pures de jour­naux qui ornent les murs.

Que de fan­tômes en ce lieu qui porte fiè­re­ment ses 137 ans d’exis­tence!

1. Le vieux comp­toir en bois et les pro­duits im­por­tés. 2 et 3. L’épi­ce­rie, d’hier à au­jourd’hui.

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