UNTIGREPRÊTÀBONDIR

On l’a vu sur nos écrans tout au long de l’an­née der­nière. Grand, mince, élé­gant, il a cette fa­çon de cap­ter la lu­mière qui l’ap­pa­rente à ces stars de ci­né­ma des an­nées 50. Sa sou­plesse de fé­lin en che­mise blanche ab­sor­bait la ré­tine des femmes et les mai

Le Journal de Quebec - Weekend - - NEWS - Da­ny La­fer­rière Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Pour­quoi j’in­siste tant sur l’image que pro­jette Oba­ma ? Parce qu’on re­marque d’abord quel­qu’un par son al­lure. Oba­ma est ap­pa­ru il n’y a pas si long­temps sur la scène po­li­tique, avec un fa­meux dis­cours à la Conven­tion dé­mo­crate. Et j’ai sen­ti qu’il se pas­sait quelque chose quand j’ai en­ten­du par­ler au­tant de ce qu’il pro­je­tait que de ce qu’il di­sait. Et cu­rieu­se­ment, dans les pre­miers temps, le fait qu’il soit noir n’a pas été abor­dé, comme si on vou­lait faire l’im­passe sur cette ques­tion. La rai­son, c’est qu’il est un mé­tis et ce mé­lange de races lui donne des traits dif­fi­ciles à fixer sur le ta­bleau sen­so­riel. Son dis­cours n’est pas dif­fé­rent non plus : un ly­risme qui pour­rait rap­pe­ler Mar­tin Lu­ther King, tem­pé­ré par un sens pra­tique qui lui vient de ses an­nées de Har­vard. Oba­ma se trouve au croi­se­ment de ce que cette Amé­rique a pro­duit de mieux de­puis un mo­ment.

LEFONDDUBARIL

Et on a l’im­pres­sion que l’Amé­rique de­vait tou­cher le fond pour qu’un Oba­ma ap­pa­raisse. Il a fal­lu ex­ploi­ter cette culture wasp jus­qu’à la lie, c’est-à-dire jus­qu’à George Wal­ker Bush, avant de conce­voir qu’une femme (Hilla­ry Clin­ton) ou un Noir (Ba­rack Oba­ma) pou­vait ten­ter l’aven­ture. Cette longue cam­pagne a été une le­çon d’his­toire pour une cer­taine Amé­rique, celle qui vi­vait igno­rante de sa com­po­si­tion. Celle qui croyait que les États-Unis avec leurs vastes plaines, leurs dé­serts in­fi­nis, leurs mon­tagnes en­nei­gées et leur chaude Flo­ride étaient la terre pro­mise et don­née qu’ils n’ont fait que fruc­ti­fier.

AMÉRIQUEAMNÉSIQUE

Cette Amé­rique amné­sique qui vou­lait oublier que le gé­no­cide in­dien et l’es­cla­vage afri­cain sont pour quelque chose dans la mon­tée ir­ré­sis­tible de cette puis­sance mon­diale. Et ce qui reste de cette époque, ce sont sur­tout les Noirs.

Le ra­cisme qui a sui­vi l’es­cla­vage montre qu’on vou­lait bâ­tir un pays en de­hors d’une par­tie de sa po­pu­la­tion. La si­tua­tion dra­ma­tique de ces Noirs, sous-édu­qués et sou­sa­li­men­tés au coeur d’une ri­chesse fa­ra­mi­neuse, est l’in­dice d’un échec mo­ral.

James Bald­win, l’au­teur de cet es­sai ra­geur, La Pro­chaine Fois, le feu, qui a em­bra­sé les an­nées 60, ex­prime ce désar­roi avec la vio­lence et l’ef­fi­ca­ci­té d’une gifle sèche.

Il y a eu une pé­riode trouble du­rant cette cam­pagne élec­to­rale où per­sonne, même les ré­pu­bli­cains, ne vou­lait pro­non­cer le mot ta­bou : race. Le mot qui blesse l’Amé­rique.

Les Noirs parce qu’ils avaient peur que l’Amé­rique blanche ré­ac­tion­naire, celle de la droite re­li­gieuse, se ré­veille. Les Blancs parce que même ceux qui sont de gauche ont peur de ce seul mot qui avait dé­jà lan­cé les États-Unis, à leur nais­sance, dans une guerre ci­vile.

OUBLIERLESSALESANNÉES

Alors on a par­lé du fait qu’il soit un mé­tis, comme si ce­la avait une im­por­tance aux yeux du ra­ciste.

Cer­tains ont même dit qu’on ne trou­vait chez lui au­cun res­sen­ti­ment, ce qui prouve que d’une cer­taine ma­nière il avait mon­tré patte blanche. On te­nait en­fin ce­lui qui al­lait la­ver l’Amé­rique de la honte de l’es­cla­vage et faire oublier les sales an­nées Bush. Je ne crois pas qu’au­cun pré­sident amé­ri­cain ait eu un poids si pe­sant sur les épaules de­puis Roo­se­velt.

Un Noir, pour être pré­sident, doit être un sur­homme, ce qui est une forme dis­crète de ra­cisme.

En at­ten­dant, il est le 44e pré­sident des États-Unis, et son en­trée à la Mai­son-Blanche consti­tue­ra un mo­ment his­to­rique.

On ne peut pas pré­voir l’im­pact que ce­la au­ra sur les jeunes Noirs des ghet­tos ni sur les jeunes Blancs des tran­quilles pe­tites villes amé­ri­caines, mais ce qui est sûr, c’est que quelque chose au­ra chan­gé, ne se­rait-ce que dans la per­cep­tion. C’est d’abord une ques­tion d’image, car le Noir est re­pé­rable de loin. Et, aux yeux de l’autre, il est une cou­leur avant d’être un être hu­main.

Avoir un Noir sous ses yeux chaque jour pen­dant des an­nées au­ra-t-il un im­pact sur notre ré­tine ?

Seul l’ave­nir le di­ra.

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