À Montego Bay, vaut mieux être dis­cret lors­qu’on est Blanc...

MONTEGO BAY, Ja­maïque — Les rues étroites sont en­gor­gées, le rond-point de la place pu­blique est bon­dé de vé­hi­cules, les gens dé­filent le vi­sage im­pas­sible, se frayant un che­min dans le tu­multe; cer­tains errent, d’autres s’af­fairent, un gueu­lard se fait e

Le Journal de Quebec - Weekend - - TOURISME - Jean Mau­rice Dud­din Le Jour­nal

C’est un sa­me­di soir comme un autre au coeur de Montego Bay, où les jeunes va­drouillent, pla­cotent, cherchent l’âme soeur, ri­golent, flânent. Les plus vieux fouinent une bonne af­faire, ma­ga­sinent leurs lé­gumes au­près des ven­deurs am­bu­lants qui poussent de vieilles char­rettes à moi­tié char­gées à tra­vers les au­tos, les ca­mions, les pié­tons.

Les bouis-bouis, les bou­tiques et les pe­tits mar­chés sont bon­dés de gens af­fai­rés. Le quar­tier est en per­pé­tuel mou­ve­ment.

Seule note dis­cor­dante, notre pré­sence. Sté­phane et moi, deux Blancs, dont la ve­nue dé­tonne dans ce pay­sage ur­bain peu­plé uni­que­ment de Noirs, dans des rues sa­lies par le temps, cof­frées d’im­meubles dé­fraî­chis. Il règne un désordre fonc­tion­nel au coeur de la deuxième grande ville de la Ja­maïque.

Alors que la pé­nombre s’im­misce dou­ce­ment, les gens nous ignorent sub­ti­le­ment, sans tou­te­fois, vi­si­ble­ment, com­prendre ce que nous fai­sons là, à er­rer dans leur monde. Cer­taines mar­chandes s’étonnent même de notre pré­sence et nous re­com­mandent de quit­ter les lieux.

La si­tua­tion est main­te­nant beau­coup moins ten­due que 30 mi­nutes plus tôt lorsque, ca­mé­ra au cou, nous étions vi­si­ble­ment moins ap­pré­ciés. Notre guide, John Hos­kins, un Ja­maï­cain de 45 ans, père de fa­mille, bon tra­vailleur, ha­bile de ses mains, res­pec­tueux des autres et des siens, nous ex­plique que les gens de son peuple n’aiment pas être pho­to­gra­phiés dans leur quo­ti­dien, plu­tôt bi­gar­ré, désor­ga­ni­sé et pauvre. Ils se sentent un peu comme des bêtes de cirque et nous per­çoivent comme des voyeurs im­pé­ni­tents, as­sez ef­fron­tés pour s’im­po­ser dans leur vie de tous les jours.

LÉ­GER IN­CI­DENT

« Si vous aviez été ac­com­pa­gnés d’un na­tif, ils vous au­raient lais­sés faire. Cer­tains au­raient re­fu­sé que vous les pho­to­gra­phiiez, mais il n’y au­rait eu au­cun in­ci­dent. »

Car il y a eu un lé­ger in­ci­dent an­non­cia­teur de troubles plus désa­gréables.

Après une heure de va­drouille, à pho­to­gra­phier dis­crè­te­ment les rues bon­dées, après avoir abor­dé des mar­chands, dis­cu­té avec des ven­deurs iti­né­rants, scru­té les lé­gumes et les fruits sur les étals de for­tune, c’est au dé­tour d’une ruelle, en ar­ri­vant à pas lents sur la rue Saint James, qu’un blanc-bec de deux mètres m’a frap­pé du re­vers de la main sur l’épaule gauche pen­dant que j’avais le vi­sage tour­né.

Le coup a re­ten­ti à ce point que Sté­phane, qui n’a rien vu, s’est re­tour­né dans la se­conde. J’avais dé­jà les yeux ri­vés sur l’agres­seur, le corps et l’es­prit en alerte mal­gré mon calme ap­pa­rent. – You took a pic­ture of me, m’ac­cuse-t-il. – No, sir! Mon ton est sans ap­pel, mon calme le désar­çonne. L’in­ci­dent est aus­si vite ter­mi­né. On conti­nue notre che­min, d’un pas lent.

John nous ex­plique que nous au­rions dû faire la tour­née avec lui. Il n’y au­rait eu au­cun in­ci­dent.

La plu­part des tou­ristes ne courent pas après ces sor­ties en Ja­maïque, ha­sar­deuses en fin de jour­née. La plu­part des tou­ro­pé­ra­teurs n’y offrent d’ailleurs pas de « vi­sites or­ga­ni­sées ». Au mieux, le jour, cer­tains croi­sié­ristes qui dé­barquent pour l’après-mi­di s’aven­turent dans ce sec­teur près de l’église Saint James. En plein jour, ça va. En fin de jour­née, c’est dif­fé­rent. Ne vous y ris­quez sur­tout pas la nuit. C’est en­core plus vrai pour la ca­pi­tale, King­ston, qui est ré­pu­tée « peu sûre ».

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