Ir­ré­sis­tible pro­duit du ha­sard

Comme le ha­sard fait par­fois bien les choses, il est à l’ori­gine de l’im­pro­bable ren­contre entre un res­tau­ra­teur ja­po­nais et un ci­néaste canadien qui a tout de suite vu dans son his­toire un ma­gni­fique su­jet de film. Un homme seul, dé­ci­dé à faire un geste

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - De­nise Mar­tel

«J’étais de pas­sage à To­kyo avec mon film Hugo et le dra­gon, en 2003, quand j’ai lu une man­chette en pre­mière page d’un quo­ti­dien an­glais. Un Ja­po­nais qui avait per­du son fils unique dans les at­ten­tats du 11 sep­tembre à New York lan­çait un ap­pel à tous pour trou­ver un in­ter­prète pach­tou-ja­po­nais pour l’ac­com­pa­gner en Af­gha­nis­tan, où il vou­lait construire une école à la mé­moire de son fils.

«Le pro­jet était très em­bryon­naire, mais on ra­con­tait son his­toire et je me suis tout de suite dit qu’il y avait un film à faire. Chose rare, son nu­mé­ro de té­lé­phone était écrit dans l’ar­ticle. À ma de­mande, mon in­ter­prète l’a contac­té et nous avons conve­nu de nous ren­con­trer trois se­maines plus tard, à New York, où il se ren­dait pour le deuxième an­ni­ver­saire des at­ten­tats», ra­conte le réa­li­sa­teur Philippe Bay­laucq.

«Je l’ai ren­con­tré dans un contexte où l’émo­tion était pal­pable. Il n’avait pas les mêmes bou­cliers que s’il avait été chez lui à To­kyo. C’était plus fa­cile de trou­ver une brèche pour qu’il ac­cepte d’em­bar­quer dans mon pro­jet. Pour moi, son his­toire était une pa­ra­bole au sens bi­blique du terme, ce qui n’était pas évident à faire com­prendre à un boud­dhiste shin­to.»

TRAGÉDIEMODERNE

«C’est une his­toire hors du temps, une tra­gé­die grecque mo­derne. J’ai fi­ni par lui dire que, dans 25 ans, les jeunes qui ver­raient le film au­raient le goût de par­tir et de faire quelque chose, c’est ce qui l’a dé­ci­dé», ajoute Philippe Bay­laucq, de pas­sage à Qué­bec cette se­maine. Même si la com­mu­ni­ca­tion entre eux n’était pas fa­cile du fait que M. Shi­ra­to­ri ne par­lait que ja­po­nais, il sou­ligne qu’un long vol Is­la­ma­bad-Ka­boul fait en­semble leur a per­mis de ci­men­ter quelque chose.

Au fil des mois et des an­nées qui ont sui­vi, Philippe Bay­laucq a, bien sûr, ap­pris à connaître cet homme qui avait vu la mort de son fils en di­rect sur son grand écran plas­ma, dans son pe­tit ap­par­te­ment de To­kyo. «À l’ori­gine, je ne sa­vais pas que toute son en­fance et sa vie avait été mar­quées par la Se­conde Guerre mon­diale.

«Sa dé­ci­sion de faire quelque chose pour contri­buer à bri­ser le cycle de vio­lence pre­nait une di­men­sion en­core plus grande et plus par­ti­cu­lière quand j’ai ap­pris que lui et son fils, qui a en quelque sorte réa­li­sé son rêve amé­ri­cain à sa place, ne se par­laient plus de­puis dix ans quand il est mort. Pour un ci­néaste, c’était la grande his­toire plus la pe­tite his­toire qui se dé­rou­laient sous le signe de la tra­gé­die», ajoute Philippe Bay­laucq.

CYCLEDELAVIOLENCE

«Au dé­part, il a com­men­cé par vi­si­ter des hô­pi­taux et des or­phe­li­nats à Ka­boul pour voir des en­fants. C’est comme ça qu’il a ren­con­tré Is­sa­nul­lah, un en­fant de neuf ans, bles­sé dans les bom­bar­de­ments amé­ri­cains, qui criait dé­jà à la ven­geance. Il lui a dit: ‘Change tes sen­ti­ments et je vais es­sayer de faire quelque chose’.»

Un do­cu­men­taire dif­fu­sé à la té­lé nip­ponne l’a ame­né à contac­ter le grand ar­chi­tecte ja­po­nais Ku­ro­ka­wa, qui a été tou­ché par son pro­jet et lui a of­fert gra­tui­te­ment sa col­la­bo­ra­tion pour la construc­tion d’un centre com­mé­mo­ra­tif au coeur de Ka­boul, sur une col­line qui se­rait en­tiè­re­ment re­cou­verte de ce­ri­siers ja­po­nais.

«Si le pro­jet peut sem­bler dé­me­su­ré dans le contexte ac­tuel af­ghan, pour M. Shi­ra­to­ri, pe­tit res­tau­ra­teur et en­tre­pre­neur de la rue, il s’agit d’une ques­tion d’hon­neur. Il ne pour­ra pro­ba­ble­ment pas le réa­li­ser tel quel, du moins pour le mo­ment, mais il ar­ri­ve­ra cer­tai­ne­ment à faire quelque chose», as­sure le ci­néaste, en sou­li­gnant que l’ini­tia­tive peut avoir un ef­fet d’en­traî­ne­ment et des re­tom­bées po­si­tives.

PHOTO DI­DIER DEBUSSCHERE

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