MAÎTRE DE SON DES­TIN

Adu­lé en France et ha­bi­tué à voir ses ro­mans at­teindre le rang des suc­cès de li­brai­rie, l’écri­vain amé­ri­cain Dou­glas Ken­ne­dy n’a rien per­du de sa sim­pli­ci­té et de sa gen­tillesse. Avec Quit­ter le monde, il signe son neu­vième ro­man avec un ta­lent qui ne se

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Agence QMI

Tra­duit sous toutes les la­ti­tudes et en­cen­sé presque par­tout où il passe, cet au­teur de 54 ans, ori­gi­naire de Man­hat­tan, a pro­ba­ble­ment ac­cor­dé plus d’en­tre­vues qu’il ne reste de ba­leines bleues dans le monde! Il n’y a d’ailleurs qu’à l’in­ter­vie­wer pour com­prendre à quel point il y est ha­bi­tué, ce qui a ses avan­tages et ses in­con­vé­nients. Il parle donc avec ai­sance de son der­nier-né sans se faire prier. D’un autre cô­té, il s’est pro­ba­ble­ment dé­jà fait po­ser toutes les ques­tions pos­sibles et in­ima­gi­nables et y a vrai­sem­bla­ble­ment ré­pon­du.

La ques­tion qui re­vient le plus sou­vent (et que nous nous sommes évi­dem­ment em­pres­sés de rayer de notre liste) est : « Où trou­vez-vous vos idées? » Entre deux bou­chées de ba­gel tar­ti­né de fro­mage à la crème qu’il sa­voure au chic res­tau­rant de l’hô­tel W, où il a choi­si de sé­jour­ner pen­dant son bref sé­jour à Mon­tréal, Dou­glas Ken­ne­dy ex­plique : « Hon­nê­te­ment, c’est une ques­tion juste, car lors­qu’on voit ce pa­vé de 500 pages (Quit­ter le monde), il est nor­mal de se de­man­der comment j’ai pu écrire ça. »

Avant de ré­pondre : « Au­cune idée! Quand je com­mence un ro­man, je connais le nar­ra­teur et une par­tie du dé­noue­ment, mais le reste vient en cours de route. » Il sa­vait donc que Jane Howard en se­rait l’hé­roïne, « une femme brillante qui, même si elle com­prend la lit­té­ra­ture et re­con­naît que la vie n’est pas ma­ni­chéenne, com­met­tra d’énormes er­reurs », et que la mort de son en­fant dic­te­rait le dé­noue­ment.

À COEUR OU­VERT

Cinq cents pages plus tard, il re­con­naît que, sans être au­to­bio­gra­phique, son ro­man en dit éga­le­ment long sur lui et sur sa propre en­fance. Tout comme Jane, il est né un 1er jan­vier et il a long­temps cher­ché à se dé­mar­quer et à se sur­pas­ser afin d’at­ti­rer l’at­ten­tion de ses pa­rents et d’ob­te­nir, par ri­co­chet, amour et re­con­nais­sance. « Rares sont ceux qui ont connu une jeu­nesse par­fai­te­ment heu­reuse et, une fois adulte, on passe fi­na­le­ment son temps à se re­le­ver des fautes qui nous ont fait souf­frir. Ma mère a quit­té son poste dans les an­nées 50 afin de pou­voir m’éle­ver et elle l’a tou­jours re­gret­té. Elle me l’a dit clai­re­ment. Alors, si mes ro­mans marchent au­tant, je pense que c’est parce que j’écris mes propres contra­dic­tions en po­sant des ques­tions évi­dentes et que mon truc, c’est la vie de couple et les ten­sions per­pé­tuelles qu’elle gé­nère entre dé­sir d’en­fants et rêve d’une vie in­dé­pen­dante. »

Ce­la dit, le des­tin joue un rôle à part en­tière dans toute l’oeuvre de Dou­glas Ken­ne­dy, cham­bou­lant sans crier gare es­poirs, car­rière et re­la­tions sen­ti­men­tales. « Dans ce ro­man, je te­nais à mon­trer que le ha­sard est par­tout, peu im­porte les dé­ci­sions qu’on prend. Quand j’avais 28 ans, par exemple, j’ai es­sayé de dra­guer une Écos­saise dans un bar de Glas­gow. Après deux verres, il était évident qu’elle pen­sait que j’étais nul. Alors, je l’ai re­mer­ciée pour la conver­sa­tion et j’ai été me com­man­der un taxi. Mais au mo­ment d’y mon­ter, un type s’est ap­pro­ché de moi en di­sant: « Je vais prendre ce taxi, mec. » Je l’ai lais­sé faire en lui sou­hai­tant bon voyage, même s’il était clair qu’il au­rait pré­fé­ré une dis­pute. Je suis donc al­lé me com­man­der un deuxième taxi et, ce fai­sant, j’ai ren­con­tré Grace, la femme avec qui j’ai été ma­rié pen­dant près de 25 ans. Si le mec n’était pas ar­ri­vé et que j’avais pris le taxi, tout au­rait été dif­fé­rent. »

De la même ma­nière, s’il n’avait pas abor­dé une illustre in­con­nue en train d’ache­ter son tout pre­mier ro­man dans une li­brai­rie de Londres alors qu’il n’était pas en­core cé­lèbre, Dou­glas Ken­ne­dy au­rait peut-être si­gné des mil­liers d’au­to­graphes de plus. Car la femme l’a ver­te­ment rem­bar­ré avec un « Dé­ga­gez, con­nard ! » et, après ça, l’écri­vain n’est plus ja­mais al­lé vers un lec­teur ou une lec­trice!

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