RÉ­GIME DE PEUR EN TCHÉT­CHÉ­NIE

Après son im­po­sant ro­man Les Bien­veillantes (prix Gon­court en 2006), Jonathan Lit­tell pu­blie un es­sai sur la si­tua­tion ac­tuelle en Tchét­ché­nie. Une ré­gion of­fi­ciel­le­ment pa­ci­fiée sur la­quelle règne le jeune pré­sident tchét­chène Ram­zan Ka­dy­rov, 33 ans, et

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Jonathan Lit­tell connaît bien la Tchét­ché­nie et Groz­ny, sa ca­pi­tale. Avant d’écrire Les Bien­veillantes, l’au­teur y a me­né deux longues mis­sions pen­dant les deux guerres (1996 et 1999) pour l’or­ga­ni­sa­tion hu­ma­ni­taire Ac­tion contre la faim.

En avril der­nier, Lit­tell y est re­tour­né en com­pa­gnie d’un pho­to­graphe dans le but de ren­con­trer Ram­zan Ka­dy­rov, le nou­veau pré­sident pro­russe ar­ri­vé au pou­voir en 2007. Jonathan Lit­tell avait l’in­ten­tion de dres­ser le por­trait de cet homme, « avec sa vio­lence, son in­cul­ture, son cy­nisme et ses ex­tra­va­gances, ses in­nom­brables voi­tures de luxe, ses che­vaux de course et sa di­zaine de femmes, son zoo pri­vé et son aquaparc, sa pas­sion du billard et de la boxe, ses salles de mus­cu­la­tion qui lui servent aus­si de chambres de torture ». Mais la ren­contre n’a pu se faire.

Plu­tôt que de par­ler de Ram­zan Ka­dy­rov, Lit­tell a dé­ci­dé de chan­ger l’angle de son reportage et de se concen­trer « sur la na­ture de son pou­voir ».

L’au­teur a donc me­né plu­sieurs en­tre­vues. Les in­for­ma­tions re­cueillies, Lit­tell a écrit une pre­mière ver­sion de son es­sai­re­por­tage « qui s’ins­cri­vait dans une pers­pec­tive glo­ba­le­ment op­ti­miste ». En ef­fet, le der­nier pas­sage de Lit­tell à Groz­ny re­mon­tait à 2001.

À l’époque, il de­vait de­man­der une au­to­ri­sa­tion pour tout dé­pla­ce­ment et dor­mait dans une mai­son avec porte blin­dée. Huit ans plus tard, il pou­vait se ba­la­der où bon lui semble, « les mains dans les poches, en par­faite sé­cu­ri­té, sem­blait-il ». Alors qu’il avait lais­sé une ville ra­va­gée par la guerre, il re­trouve une ville flam­bant neuve.

AP­PA­RENTE NOR­MA­LI­TÉ

Mais en li­sant Tchét­ché­nie, An III (titre qui fait ré­fé­rence à la troi­sième an­née de règne de Ram­zan Ka­dy­rov), on se rend compte qu’il s’agit en fait d’une « ap­pa­rente nor­ma­li­té ». Le 15 juillet der­nier, soit quelques mois après que Lit­tell se soit ren­du à Groz­ny, Na­ta­lia Es­te­mi­ro­va, une col­la­bo­ra­trice de Me­mo­rial (la plus grande as­so­cia­tion russe des Droits de l’homme), a été as­sas­si­née. Quelques se­maines plus tard, deux hu­ma­ni­taires tchét­chènes ont connu le même sort.

Et pour­tant, le nombre de cas de tor­tures et de dis­pa­ri­tions a bru­ta­le­ment chu­té de­puis la mon­tée au pou­voir de Ka­dy­rov. C’est cer­tai­ne­ment dû au fait qu’il est main­te­nant le seul à exer­cer la vio­lence et la ter­reur, se­lon Lit­tell. « Les as­sas­si­nats, il n’y a que lui qui peut les com­mettre. » Toute op­po­si­tion au pou­voir est donc évi­dem­ment ré­pri­mée.

Avec ces ré­cents as­sas­si­nats, Jonathan Lit­tell a donc re­mis en cause sa pers­pec­tive « glo­ba­le­ment op­ti­miste » du ré­gime tchét­chène. Il a tout sim­ple­ment choi­si de ré­écrire son texte afin de prendre en compte ces nou­veaux élé­ments.

Un tra­vail de fond et bien do­cu­men­té dans le­quel il tente de mettre en pers­pec­tive, à l’aide de nom­breux té­moi­gnages, ce ré­gime de peur et de ter­reur ins­tal­lé per­ni­cieu­se­ment en Tchét­ché­nie.

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