LES SOAPS À L’AGO­NIE

Il y a trois mois, dans ma page du 26 sep­tembre, je pré­di­sais que nos té­lé­ro­mans vivent leurs der­nières belles an­nées. J’en suis de plus en plus convain­cu de­puis que j’ai ap­pris qu’en sep­tembre pro­chain, As the World Turns dis­pa­raî­tra des ondes de CBS. Ce

Le Journal de Quebec - Weekend - - TÉLÉVISION -

Quelle iro­nie de sa­voir que Proc­ter & Gamble, l’une des plus grandes sa­von­ne­ries du monde, se re­trou­ve­ra or­phe­line de té­lé­ro­man, alors qu’on lui doit le nom même du genre, dont la tra­duc­tion ( soap), ro­man­sa­von, a été adop­tée en fran­çais du Qué­bec.

En sep­tembre, j’ex­pli­quais que le coût de plus en plus éle­vé des té­lé­ro­mans (un feuille­ton amé­ri­cain coûte plus de 50 mil­lions de dol­lars par an­née) lié à une baisse de l’écoute, sur­tout chez les jeunes, sont les deux causes ma­jeures de leur dé­clin. Mal­gré sa re­mar­quable lon­gé­vi­té, une pro­duc­tion im­pec­cable, une distribution de qua­li­té et des cotes d’écoute très res­pec­ta- bles (642 000 se­lon le son­dage BBM de no­vembre), il y a fort à pa­rier qu’un ré­seau pri­vé au­rait dé­jà ti­ré la « plogue » sur Vir­gi­nie.

Comme pour nos té­lé­ro­mans, les cotes d’écoute des feuille­tons ne sont plus ce qu’elles étaient. Il y a 20 ans, As the Word Turns cap­ti­vait six mil­lions d’Amé­ri­cains chaque jour. Au­jourd’hui, à peine deux mil­lions et de­mi. Le pire, c’est que la baisse gra­duelle d’écoute coïn­cide avec des coûts de pro­duc­tion tou­jours plus éle­vés et le dés­in­té­rêt gra­duel des grandes en­tre­prises pour la pu­bli­ci­té té­lé­vi­sée.

Leur dés­in­té­rêt se com­prend ai­sé­ment quand on sait qu’avec les en­re­gis­treurs nu­mé­riques per­son­nels, cha­cun peut choi­sir d’éli­mi­ner les mes­sages pu­bli­ci­taires.

Et je ne dis rien d’In­ter­net qui per­met de re­gar­der la té­lé sans que les an­non­ceurs du Web en pro­fitent comme à l’époque les an­non­ceurs de la té­lé.

DE 20 FEUILLE­TONS À RIEN DU TOUT

Juste quelques sta­tis­tiques pour vous don­ner une idée du dés­in­té­rêt.

Proc­ter & Gamble a dé­jà été pro­prié­taire des droits de 20 feuille­tons pour les­quels elle dé­pen­sait presque un mil­liard par an­née, soit 14 % de tout son bud­get de pu­bli­ci­té.

La té­lé­vi­sion ne re­pré­sente plus qu’une frac­tion de ces chiffres et Proc­ter, pour l’ins­tant, a dé­ci­dé de conser­ver uni­que­ment son People’s Choice Awards, l’équi­valent de l’an­cien Me­tros­tar et du gala Ar­tis.

C’est vrai que quelques feuille­tons ont vu leur au­dience prendre un peu de mieux de­puis l’hi­ver der­nier, rien de spec­ta­cu­laire, mais des aug­men­ta­tions de 3 %, et jus­qu’à 15 % chez les Amé­ri­caines de 18 à 49 ans pour Days of Our Lives au ré­seau NBC.

Ce que les sta­tis­tiques ne disent pas, c’est que cette aug­men­ta­tion ne cor­res­pond même pas à celle du taux de chô­mage, qui laisse de­puis le dé­but de la crise des cen­taines de mil­liers de per­sonnes re­gar­der la té­lé­vi­sion à leur guise.

C’est un juste re­tour des choses, puisque c’est la grande dé­pres­sion des an­nées 30 qui avait don­né nais­sance aux feuille­tons, alors que des mil­lions de chô­meurs, ne sa­chant quoi faire de leurs dix doigts, pas­saient des jours en­tiers l’oreille col­lée sur l’ap­pa­reil de ra­dio.

Les temps ont bien chan­gé : au­jourd’hui, la plu­part des chô­meurs, loin de pas­ser tout leur temps de­vant la té­lé, se branchent sur In­ter­net.

Comme quoi la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique n’a pas fi­ni de bou­le­ver­ser notre monde et ses ha­bi­tudes!

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