Mon pre­mier Bye! Bye!

Mon grand-père s’ap­pe­lait Louis-Jo­seph Four­nier, mais tout le monde l’ap­pe­lait « Jos ». Au­jourd’hui, il au­rait 134 ans. Ma grand-mère avait été bap­ti­sée Ma­rieLouise Arès, mais on l’ap­pe­lait tou­jours Ma­ry parce qu’elle était née à Bid­de­ford, dans le Maine,

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Jos était sel­lier, c’est-à-dire que tous les che­vaux de Wa­ter­loo et des en­vi­rons ha­laient la char­rue ou une voi­ture grâce aux har­nais de cuir qu’il cou­sait ha­bi­le­ment à la main. Ma­ry était mé­na­gère, c’est-à-dire qu’elle rou­lait chaque se­maine as­sez de pâte à tarte et à bis­cuits pour nour­rir sa fa­mille, les vi­si­teurs et mon frère et moi qui pui­sions en ca­chette dans la jarre de fer blanc ran­gée dans la dé­pense.

Nous al­lions sou­vent chez mon grand-père et c’était tou­jours sans cé­ré­mo­nie, sauf au jour de l’An. Là, on n’ar­ri­vait pas à n’im­porte quelle heure. Il y avait même deux heures d’ar­ri­vée : une pour les femmes et les filles, une autre pour les hommes et les gar­çons!

En en­trant, nous em­bras­sions grand­ma­man, qui se te­nait bien droite dans la porte d’arche du sa­lon. Le jour de l’An, elle avait tou­jours une robe fon­cée qui lui tom­bait aux che­villes, un rang de perles à son cou et une broche de corne qui re­te­nait son chi­gnon de che­veux gris. C’était le seul jour de l’an­née où elle ne por­tait pas son long ta­blier blanc.

Nous lui sou­hai­tions une bonne an­née avant de pas­ser au sa­lon qui sen­tait le sa­pin et, as­sis par terre parce qu’il fal­lait lais­ser les fau­teuils aux adultes, nous at­ten­dions le reste de la pa­ren­té.

Après avoir dis­cu­té de l’état des routes, ques­tion sur la­quelle ils s’en­ten­daient très vite, mes oncles fé­li­ci­taient grand-ma­man pour sa robe neuve et lui di­saient qu’elle ra­jeu­nis­sait, un com­pli­ment qu’elle ac­cu­sait avec un sou­rire en coin n’en croyant rien du tout. Im­man- qua­ble­ment, un de mes oncles de­man­dait en­suite : – Pis, comment c’est qu’est le père? Grand-ma­man ré­pon­dait chaque fois qu’il al­lait bien et un autre de mes oncles ajou­tait : – Où c’est qu’il est donc, là? – Il doit être en train de chauf­fer la four­naise...

Avant le dî­ner, on ne voyait presque ja­mais grand-pa­pa. Ou bien il met­tait des bûches dans la grosse four­naise qui bou­ca­nait et vrom­bis­sait dans la cave, ou bien il mon­tait à bout de bras des caisses de bière d’épi­nette, ou bien il at­ti­sait le feu dans le poêle de la cui­sine. Il avait ses manches de che­mise re­le­vées au coude, sa cra­vate noire en­fi­lée der­rière ses bre­telles de po­lice pour qu’elle ne le gêne pas.

Quand il ve­nait quelques mi­nutes avant le re­pas ver­ser du ver­mouth blanc dans les verres qui or­naient la table, on le voyait très bien parce que des portes vi­trées sé­pa­raient le sa­lon de la salle à man­ger. On l’ob­ser­vait donc du coin de l’oeil et, in­failli­ble­ment, un oncle lais­sait tom­ber à mi-voix vers grand-ma­man :

– Il vieillit, le père, il vieillit. Il a le dos de plus en plus voû­té.

Elle ac­quies­çait sans même re­gar­der son ma­ri qu’elle connais­sait par coeur.

À TABLE!

Tout à coup, joyeu­se­ment, toutes mes tantes ar­ri­vaient au sa­lon en même temps. Elles avaient ter­mi­né leur cui­sine, gar­ni la table de la dinde, des as­siettes de tour­tières et de grands plats de pu­rée de pommes de terre et de pe­tits pois en conserve.

– À table! lan­çait grand-ma­man, comme un com­man­dant lance sa ca­va­le­rie.

Nous nous pres­sions de nous at­ta­bler, mais il fal­lait at­tendre grand-pa­pa qui était al­lé dé­rou­ler ses manches pour en­fi­ler son ves­ton du di­manche. Quand il pre­nait place, tout le monde bais­sait pieu­se­ment la tête et, de sa main droite aux ongles noir­cis par le « cal­tor » dont il en­dui­sait son li­gneul, il don­nait sa bé­né­dic­tion du jour de l’An.

Il n’avait pas en­core en­fi­lé der­rière son col de che­mise sa grande ser­viette de table blanche que tous avaient dé­jà com­men­cé à s’em­pif­frer, fé­li­ci­tant grand-ma­man à tour de rôle pour ses tour­tières et la farce de la dinde, avant de s’ex­ta­sier plus tard sur les tartes à la fer­louche, aux rai­sins et aux oeufs, les beignes et les cro­qui­gnoles.

Jos man­geait en si­lence et écou­tait avec fier­té toutes les fé­li­ci­ta­tions adres­sées à Ma­ry.

Cette an­née-là − nous avions eu 10 ans l’été pré­cé­dent mon frère et moi − nous man­gions en si­lence aus­si, ce qui n’était pas notre ha­bi­tude. Nous avions tous deux l’es­to­mac noué par l’in­quié­tude, car au lieu de ré­ci­ter un com­pli­ment ou de pous­ser une chan­son comme chaque en­fant de­vait le faire après le sou­per du jour de l’An, nous avions ré­so­lu de pré­pa­rer un pe­tit sketch. Ce n’était pas très éla­bo­ré comme texte, mais nous avions mis le pa­quet cô­té cos­tumes.

Dans les jours pré­cé­dents, on avait em­prun­té à ma­man la per­ruque qu’elle avait ache­tée lors­qu’elle avait per­du ses che­veux à la suite de longs trai­te­ments au ra­dium pour un cancer du sein. Après l’avoir en­fa­ri­née pour imi­ter les che­veux gris de grand-ma­man, ma­man lui avait fait un chi­gnon pour par­faire la res­sem­blance. Chez l’op­to­mé­triste Jean Jo­lin, notre voi­sin, nous avions em­prun­té des lu­nettes à mon­ture noire dans les­quelles il y avait des verres neutres. Af­fu­blé en plus de ma sou­tane noire d’en­fant de choeur et d’un ta­blier blanc, j’étais sûr de res­sem­bler à grand­ma­man comme deux gouttes d’eau.

Pour mon frère, qui per­son­ni­fiait Jos, l’op­to­mé­triste nous avait prê­té une autre paire de lu­nettes, et le frère Stanislas, qui s’oc­cu­pait du théâtre à l’école Saint-Ber­nar­din, nous avait re­fi­lé une es­pèce de casque de bain en ca­ou­tchouc sous le­quel mon frère pou­vait dis­si­mu­ler ses che­veux pour avoir l’air chauve. Cô­té vieilles sa­lo­pettes, nous étions bien pour­vus, ma­man nous en ache­tant des neuves uni­que­ment quand les nôtres étaient usées à la corde!

Pen­dant que nos cou­sins plus jeunes s’exé­cu­taient de­vant la pa­ren­té, nous en­dos­sions nos dé­gui­se­ments dans la chambre d’in­vi­tés, ad­ja­cente à la salle à man­ger. Ma­man, notre com­plice en cette af­faire, était char­gée de ve­nir nous pré­ve­nir en frap­pant trois pe­tits coups à la porte lorsque notre tour ar­ri­ve­rait.

BÉ­NÉ­DIC­TION TRA­DI­TION­NELLE

Aux trois pe­tits coups, nous avons fait dans le sa­lon une en­trée qui nous a tout de suite mis en confiance, tous ayant pouf­fé de rire en nous aper­ce­vant ain­si ac­cou­trés. Ils avaient re­con­nu d’un coup Jos et Ma­ry.

Après un sa­lut mal­adroit, mon frère Claude, qui per­son­ni­fiait grand-pa­pa, prit une voix che­vro­tante et de­man­da à Ma­ry, que j’in­car­nais :

JOS : Dis-moi donc, sa mère, pour­quoi faire que c’est tou­jours moi qui donne la bé­né­dic­tion du jour de l’An?

MA­RY : C’est toi, mon ma­ri, parce que ton au­to­ri­té vient du bon Dieu lui-même.

JOS : Ah ben, sacre! sa mère, y’a donc rien qui vient de moi, icitte, même pas l’au­to­ri­té!

C’était notre punch! Mes oncles et ma mère, qui n’ai­mait pas trop sa belle-ma­man, pouf­fèrent de rire, leurs femmes se conten­tant d’es­quis­ser un sou­rire jaune. Quant à mon père, son rire se fi­gea net lors­qu’il aper­çut le re­gard noir de sa mère, et qu’il l’en­ten­dit mar­mon­ner un « Gee­zus » cour­rou­cé avant de tour­ner les ta­lons et fi­ler vers la cui­sine.

Notre re­tour à la mai­son fut pé­nible. Pa­pa s’en prit à ma­man pour avoir été notre com­plice et mal­gré notre pro­messe de ne plus re­com­men­cer, nous avons été pri­vés de la ga­lette tra­di­tion­nelle du jour des Rois, per­dant ain­si la chance de tom­ber sur le pois ou la fève.

Voi­là pour­quoi, des an­nées plus tard, les deux Bye! Bye! aux­quels j’ai par­ti­ci­pé, une fois avec De­nise Fi­lia­trault et l’autre fois avec André Du­bois, furent trop sages pour que je su­bisse le sort de Louis Morissette, Jean-Fran­çois Mer­cier et leurs com­plices de l’an der­nier!

Bonne et Heu­reuse An­née à tous mes lec­teurs, même sans Bye! Bye!

PHOTO DE MI­CHEL BRAULT

Mon grand-père Jos dans son ate­lier de Wa­ter­loo au dé­but des an­nées 60.

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