L’his­toire d’une vie

Née dans une fa­mille mo­deste de Mand­chou­rie, Fei, la pe­tite Chi­noise, n’avait pas le droit d’ap­prendre parce qu’elle était une fille. Pour­tant, elle l’a fait. Tant et si bien qu’à 30 ans, elle est à la tête de sa propre mai­son d’édi­tion en France et vient

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-France Bor­nais

L’his­toire de Fei, de son en­fance à son ar­ri­vée en France, se lit comme un roman dans Pe­tite fleur de Mand­chou­rie, un livre qu’elle a co­écrit avec le scé­na­riste Pa­trick Marty. Le livre est né à la sug­ges­tion de Ch­ris­tian Gal­li­mard, qui trou­vait que Xu Ge Fei avait une his­toire as­sez ori­gi­nale et consi­dé­rait qu’un peu de vi­si­bi­li­té ne nui­rait pas au suc­cès de son en­tre­prise. « Je l’ai écrit avec Pa­trick Marty, parce que je parle fran­çais, mais je n’écris pas vrai­ment très bien. Avec Pa­trick, on a mis six mois, à peu près », dit-elle sim­ple­ment, en en­tre­vue té­lé­pho­nique de son bu­reau pa­ri­sien. L’écri­ture a fait re­mon­ter bien des sou­ve­nirs. « C’est comme si ma vie était un cha­pitre

d’un livre et que je pou­vais la don­ner. Main­te­nant, elle est bien ran­gée dans les mains des lec­teurs et ça ne me re­garde plus! » lance-t-elle avec hu­mour.

Son par­cours n’est rien de moins qu’ex­tra­or­di­naire, puisque l’ac­cès à l’édu­ca­tion n’est pas chose faite pour tous en Chine, spé­cia­le­ment pour les pe­tites filles. Fei, d’ailleurs, a eu la grâce de naître en rai­son d’un sub­ter­fuge de ca­len­drier ima­gi­né par sa mère, juste avant que ne tombe la loi sur l’en­fant unique.

« Je suis une simple Chi­noise qui ra­conte son his­toire. J’ai 30 ans. Donc, on parle de ces 30 ans de la Chine d’un point de vue tout à fait per­son­nel et simple. On ne fait pas de po­li­tique. »

Très tôt, elle est fas­ci­née par l’étran­ger. D’abord par l’an­glais, puis par le fran­çais, une langue qui l’a char­mée. « En Chine, j’avais ache­té une vi­déo dans la rue où deux profs en­sei­gnaient avec de vraies si­tua­tions, de vraies scènes. Le pro­fes­seur s’ap­pe­lait So­phie. Et quand So­phie pro­non­çait le mot ‘’cho­co­lat’’, ça me fai­sait tel­le­ment rê­ver... Cho­co­lat... C’est beau­coup mieux que le mot an­glais ‘’cho­co­late’’ pour moi! Il y a des formes très raf­fi­nées dans la langue fran­çaise. Ça res­semble beau­coup à la Chine an­cienne et ça m’a fas­ci­née. »

CULTURE MIL­LÉ­NAIRE

Fei sou­haite plus que tout éta­blir des ponts entre la culture chi­noise et la culture oc­ci­den­tale. Elle ai­me­rait que son pays na­tal cesse de faire peur et fasse plu­tôt rê­ver. « On connaît mal la Chine et, pour­tant, c’est 20 % de la po­pu­la­tion. Pour la plu­part des Fran­çais qu’on ren­contre dans la rue, vrai­ment, entre Con­fu­cius et Mao, il n’y a per­sonne! J’ai­me­rais que les Oc­ci­den­taux connaissent au moins une oeuvre ou deux, car tous ces tré­sors n’ap­par­tiennent pas aux Chi­nois, ils ap­par­tiennent au monde. »

Les Chi­nois, ex­plique-t-elle, ont d’ailleurs une ma­nière bien par­ti­cu­lière de ra­con­ter les his­toires, puisque leur langue ne s’ex­prime pas par un al­pha­bet, comme en Oc­ci­dent, mais par des idéo­grammes.

« Dans la vie de tous les jours, gé­né­ra­le­ment, on se sert de 5 000 idéo­grammes. Des gens qui en connaissent 8 000, c’est dé­jà très fort, et les grands let­trés peuvent en connaître une dou­zaine de mille. Le nombre de signes qu’une per­sonne connaît montre aus­si son ni­veau de culture et d’édu­ca­tion. »

Rien qu’avec un mot, les Chi­nois peuvent ra­con­ter toute une his­toire. « Je vous donne un exemple. Le mot ‘’amour’’ en chi­nois se pro­nonce ai. Mais en écri­ture chi­noise, il se dé­com­pose en quatre par­ties. La pre­mière, c’est le tré­sor. La deuxième, c’est la pro­tec­tion. La troi­sième, c’est au mi­lieu, c’est le coeur, juste sur le tré­sor. Et la qua­trième par­tie, c’est plus bas, c’est l’ami­tié. Vous vous ima­gi­nez, pour nous, l’amour, rien que le mot ‘’ ai’’, ça veut dire que l’amour s’est construit sur l’ami­tié, avec le coeur au mi­lieu et qu’on le pro­tège comme si c’était un tré­sor. »

C’est poé­tique! « Mais nous, on vit de­dans, on ne le sent pas », fait-elle re­mar­quer.

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