L’obé­si­té en plein vi­sage

À chaque ren­trée lit­té­raire son nou­veau No­thomb. De­puis jeu­di, Une forme de vie trône sur les ta­blettes des li­brai­ries fran­çaises. Pour son cru 2010, Amé­lie No­thomb nous parle no­tam­ment de ce lien es­sen­tiel et vi­tal qu’elle en­tre­tient avec son cour­rier de

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES -

La pro­li­fique ro­man­cière belge a plus d’une fois dé­cla­ré qu’elle pre­nait beau­coup de son temps pour ré­pondre au cour­rier que lui en­voyait ses lecteurs et ad­mi­ra­teurs.

Dans son nou­veau ro­man, elle s’en ins­pire ou­ver­te­ment sans se ca­cher der­rière un per­son­nage. L’au­teure de­vient donc la nar­ra­trice.

Une cer­taine Amé­lie No­thomb, écri­vaine belge ha­bi­tant Paris, pu­bliant une fois l’an un livre à l’au­tomne et crou­lant sous une pile de mis­sives de lecteurs qu’elle lit at­ten­ti­ve­ment avant d’y ré­pondre à la main. Un jour, l’Amé­lie du ro­man re­çoit une lettre d’un cer­tain Mel­vin Mapple, sol­dat de 2e classe dans l’ar­mée amé­ri­caine ba­sé en Irak de­puis six ans. Com­mence alors une cor­res­pon­dance entre Amé­lie et Mel­vin.

Il se trouve que ce Mel­vin Mapple souffre d’un mal de plus en plus fré­quent chez les troupes amé­ri­caines en­voyées en Irak. Une pa­tho­lo­gie vue comme « dé­gra­dante pour l’image de l’ar­mée amé­ri­caine ». Mel­vin est gros. Obèse se­rait un terme plus ap­pro­prié. De­puis son ar­ri­vée à Bag­dad, il a pris 130 ki­los. Et ce n’est pas ter­mi­né. Il conti­nue à gros­sir de jour en jour et à man­ger pour dix. Mel­vin souffre des atro­ci­tés de la guerre et s’em­piffre pour ou­blier. La bouffe est de­ve­nue pour lui et ses com­pa­gnons d’in­for­tune obèses une dé­pen­dance et l’obé­si­té, une preuve tan­gible de leur souf­france.

« Nous au moins, nous ar­bo­rons notre culpa­bi­li­té avec os­ten­ta­tion. Nos re­mords ne sont pas dis­crets. N’est-ce pas té­moi­gner beau­coup d’égards en­vers ceux que nous avons si gra­ve­ment of­fen­sés? » se ques­tionne Mel­vin. Mais leur obé­si­té est un acte de sa­bo­tage qui coûte cher à l’ar­mée, en nour­ri­ture, vê­te­ment et soins de san­té.

UN OB­JET PHI­LO­SO­PHIQUE

Ce n’est pas la pre­mière fois qu’Amé­lie No­thomb aborde le thème des pro­blèmes ali­men­taires dans un ro­man. Dans Robert des noms propres et Bio­gra­phie de la faim, elle avait no­tam­ment trai­té de l’ano­rexie. Cette fois-ci, à tra­vers les lettres qu’elle échange avec Mel­vin, l’au­teure traite d’une fa­çon plu­tôt sur­pre­nante de l’obé­si­té.

Elle plonge de­dans, lui tord le bras, la mal­traite, la soigne, la com­prend, la plaint, l’étu­die. L’obé­si­té de­vient un ob­jet phi­lo­so­phique, poé­tique, aber­rant, dra­ma­tique, iro­nique et cy­nique.

C’est aus­si l’his­toire d’une cor­res­pon­dance entre deux êtres hu­mains. L’au­teure nous parle du lien qui l’unit à ses lecteurs et ce be­soin vis­cé­ral de cor­res­pon­dance. Un lien am­bi­gu fait d’at­ti­rance et de ré­pul­sion. Un be­soin or­ga­nique d’échan­ger des mots sur pa­pier, l’at­tente d’une ré­ponse, le plai­sir de nouer une re­la­tion, mais aus­si la dé­so­la­tion de lire les mêmes de­mandes de ses lecteurs et cette ma­nie qu’ils ont de vou­loir s’in­crus­ter dans sa vie.

UNE FORME DE VIE Π AMÉ­LIE NO­THOMB

Édi­tions Al­bin Mi­chel. Π Pa­ru­tion au Québec le 26 août.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.