<< Je mour­rai avec une plume dans les mains>>

Au Québec pour la pre­miére de Je m'voyais dé­jà

Le Journal de Quebec - Weekend - - LA UNE - Charles Az­na­vour

MON­TRÉAL | Charles Az­na­vour est de re­tour au Québec, ve­nu don­ner son ap­pui au

pro­jet pi­lo­té par sa fille, la comédie mu­si­cale Je m’voyais dé­jà, ar­ti­cu­lée au­tour de cer­taines de ses plus grandes chan­sons. Unique, comme son oeuvre, l’ar­tiste de 86 ans se confie sans re­te­nue, en toute hon­nê­te­té.

À quel mo­ment votre fille Ka­tia vous a-t-elle pré­sen­té son pro­jet de comédie mu­si­cale ?

Je ne me sou­viens pas de ce­la, mais je me sou­viens qu’un jour, elle m’a de­man­dé si ça m’em­bê­te­rait qu’elle s’oc­cupe de faire des choses avec mes chan­sons. J’ai trois en­fants qui s’oc­cupent de moi, main­te­nant, mais ils n’étaient que deux avant. »

Quelle fut votre pre­mière ré­ac­tion ?

Mes en­fants, quand ils veulent quelque chose, ils y ont droit. J’ai pas tour­né Le père Go­riot pour rien. Je suis un père Go­riot. »

Pour­quoi avez-vous choi­si de ne pas vous im­pli­quer dans le pro­ces­sus créa­tif ?

Je n’aime pas qu’on vienne m’em­mer­der quand je tra­vaille. Je com­prends par­fai­te­ment que les gens qui font quelque chose le font pour que ça réus­sisse ; ils ne le font pas pour que ça ne marche pas. Donc, je leur fais confiance en es­pé­rant qu’ils ont le bon­heur et le goût de le faire, et qu’ils ont aus­si le goût du pu­blic qui va avec. »

Laurent Ru­quier a choi­si les titres du spec­tacle. Que pen­sez-vous de ses choix ?

Je n’ai pas été contre les choix; d’abord, je ne les ai connus qu’à la fin, le soir de la pre­mière. Avant, je ne sa­vais pas ce qu’ils avaient pris. Mais il y a des chan­sons autres que j’au­rais choi­si, et puis j’au­rais peut-être moins dé­cou­pé cer­taines chan­sons. [...] Si j’avais été en co­lère et pas content, je suis sûr que je m’en sou­vien­drais, mais je n’ai au­cune rai­son d’être mé­con­tent. »

Je m’voyais dé­jà a connu du suc­cès en France. Com­ment ex­pli­quez-vous l’en­goue­ment tou­jours aus­si fort pour vos chan­sons ?

J’écris ce que les gens pensent, ce que je pense qu’ils écri­raient s’ils pou­vaient écrire. Ils écri­raient quel­que­sunes de mes chan­sons. J’écris ce que je res­sens, ce que je vois, ce que j’en­tends, ce que l’on me ra­conte, ce que je lis dans les jour­naux, ce que je ré­cu­père à la té­lé­vi­sion ; je suis un pho­to­graphe de la chan­son. »

Vous se­rez pré­sent à la pre­mière. C’est im­por­tant pour vous d’être là ?

Oui et non. Ça n’a pas une im­por­tance pri­mor­diale, ce n’est pas une ques­tion de vie ou de mort. Ce n’est pas : “Ah, si ça ne marche pas, ma car­rière est fi­chue.” C’est pas du tout ça. C’est uni­que­ment im­por­tant parce que c’est dans un pays que j’aime, avec des ar­tistes que j’ai tou­jours cô­toyés, et puis ma fille est à la base de ça. La grande im­por­tance est de là, sur­tout. »

Que pen­sez-vous de la dis­tri­bu­tion qué­bé­coise ?

Je les ai ren­con­trés va­gue­ment. Ils sont char­mants, c’est le prin­ci­pal. [...] On n’a pas été cher­ché des gens dans le bois pour faire le spec­tacle. Ma fille est très heu­reuse du cas­ting, donc, tout va bien.»

Le spec­tacle porte le titre d’une de vos chan­sons les plus cé­lèbres. Quelle est l’his­toire der­rière Je m’voyais

dé­jà ?

J’étais à Bruxelles ; la Bel­gique est un pays que j’aime beau­coup et de­puis long­temps. À l’époque, je sé­vis­sais beau­coup dans les ca­ba­rets de nuit. [...] Il était trois ou quatre heures du ma­tin, nous en étions à la qua­trième bou­teille de whis­ky à quatre — ce qui était pas mal —, et nous sommes en­trés dans une boîte de nuit de la place de Brouckère. Et là, ils ont don­né le floor show ; des clients étaient en­trés et on en­voyait les ar­tistes pour faire plai­sir aux clients. On sen­tait qu’il n’y avait pas beau­coup de monde dans la salle et il est en­tré sur la scène un gar­çon, dans un cos­tume bleu élec­trique, et on sen­tait vrai­ment qu’il se di­sait : “Là, j’ai un groupe de gens im­por­tant, je suis sûr qu’ils vont re­mar­quer le ta­lent que j’ai, et c’est peut-être ma chance.” Je suis ren­tré à l’hô­tel, et j’ai écrit la chan­son. »

Vous avez eu droit à toutes sortes d’hom­mages dans votre car­rière. Consi­dé­rez-vous la créa­tion de Je m’voyais dé­jà comme l’un de ceux-là ?

Tout ce qu’on me fait, ce sont des hom­mages, main­te­nant. On m’a très très mal re­çu à mes dé­buts et ça a du­ré très long­temps. Pas au Québec, il faut bien le dire. Mais en France, ç’a été très, très dur pour moi. Au­jourd’hui, on me fait des hom­mages et je les ac­cepte avec plai­sir. Je re­grette sim­ple­ment qu’on ne me les ait pas ame­nés à l’âge de 30 ans ou de 25 ans, quand j’en avais be­soin. Ça m’au­rait don­né un bon­heur par­ti­cu­lier que je n’ai pas eu. [...] Ça se passe au­tre­ment, et c’est mieux, à la fin d’une vie, d’avoir des fleurs et des amis, pas seule­ment sur la tombe.»

Com­ment se sent-on, comme père, de voir sa fille plon­gée dans son oeuvre ?

Je suis to­ta­le­ment ra­vi. J’ai aus­si un fils qui se pré­oc­cupe de mes édi­tions de mu­sique, et j’en ai un autre qui ren­contre des gens, [...] il donne des textes que j’ai écrits et que j’ai to­ta­le­ment ou­bliés, qu’il fait mettre en mu­sique et qu’un chan­teur chante. C’est un bon­heur de pen­ser qu’on a chez soi des gens qui s’in­té­ressent au tra­vail du père, le père qui les a nour­ris, qui les a éle­vés. »

Alain Sachs a dé­jà dit de votre fille Ka­tia qu’elle connais­sait toutes vos chan­sons, qu’elle était en quelque sorte votre mé­moire. Êtes-vous d’ac­cord avec cette af­fir­ma­tion ?

Je suis content qu’elle les con­naisse par coeur, moi, je ne les connais pas (rires). Je dis tou­jours qu’ils ont de la chance, ma mé­moire ne me per­met pas ça.»

Votre his­toire d’amour avec le Québec est par­ti­cu­lière. Com­ment ex­pli­quez-vous ce lien qui vous unit aux Qué­bé­cois ?

Ç’a été le pre­mier grand pu­blic fran­çais que nous avons ren­con­tré. N’ou­blions pas que lorsque nous sommes ar­ri­vés avec Pierre Roche, nous n’étions pas des ve­dettes en France. [...] Ç’a été le pre­mier choc de bon­heur que nous avons eu, lui et moi. Lui a dé­ci­dé de res­ter, moi, j’ai dé­ci­dé de conti­nuer. Mon am­bi­tion était trop grande pour un Québec qui n’avait pas en­core ce qu’il a au­jourd’hui. »

Vous êtes dans le mi­lieu de la chan­son de­puis plus de 60 ans. Lorsque vous

por­tez un re­gard sur l’in­dus­trie d’au­jourd’hui, que re­mar­quez-vous ?

Ça va mieux qu’à une cer­taine époque. Après notre époque à nous — Bé­caud, Fer­ré, Fer­rat, Bras­sens, Brel, et chez vous, Fé­lix Le­clerc, etc. —, il y a eu une chute. Une chute très im­por­tante. Et puis, au Québec, on s’est ré­veillé, avant la France. [...] Vous avez été des gar­diens dans votre spé­ci­fi­ci­té et il faut conti­nuer à le faire, parce que c’est im­por­tant, parce que c’est notre langue, parce que c’est notre culture et parce que les chan­sons fran­co­phones sont peut-être, tout de même, les meilleures du monde.»

Que pen­sez-vous de la mu­sique

fran­co­phone d’au­jourd’hui ?

On est plus forts en textes qu’en mu­sique, parce qu’on veut trop imi­ter les choses qui viennent de l’étran­ger, qui ne sont pas mal. Ce que nous avons, nous, pour les textes, ils l’ont pour la mu­sique. »

Vous écri­vez tou­jours des chan­sons. Com­ment votre tech­nique de tra­vail a-t-elle évo­lué ?

Je mour­rai avec une plume dans les mains. Je n’ai pas de tech­nique. Je me lève le ma­tin, et une fois que j’ai fait ma toi­lette, que j’ai pris mon pe­tit-dé­jeu­ner, je me mets au tra­vail, parce que je suis at­ti­ré par ma table de tra­vail. Je suis comme les écri­vains. Je ne suis plus un au­teur de chan­sons, je suis un écri­vain de la chan­son. Je n’écris pas des choses pour faire des suc­cès. J’écris des choses pour qu’elles soient en­ten­dues par le pu­blic. [...] Plus j’avance dans la vie, plus j’évo­lue. Je lis énor­mé­ment. Je suis pro­ba­ble­ment l’un des au­teurs de chan­sons qui lit le plus au monde. J’ai fait des pro­grès en fran­çais in­ima­gi­nables; il ne faut pas ou­blier que je suis sor­ti des classes à dix ans et de­mi, en connais­sant un fran­çais tout à fait pré­caire, fi­na­le­ment. »

Vous avez an­non­cé une sé­rie de concerts à L’Olym­pia de Paris à l’au­tomne 2011. Vous re­ver­ra-t-on sur scène au Québec ?

Je vien­drai sû­re­ment avant de fer­mer ma der­nière porte, qui ne peut pas être très, très loin. On a an­non­cé mes adieux, mais c’était une fo­lie d’un jour­na­liste qui a ra­con­té n’im­porte quoi un jour. Je n’ai ja­mais dit que je fe­rais des adieux, c’est un mot que je n’em­ploie pas. Mais il faut bien pen­ser qu’un jour ou l’autre, il faut s’en al­ler, il faut se re­ti­rer. [...] Avant, je pas­se­rai par le Québec, comme d’ha­bi­tude.»

PHOTO AFP

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