Le ré­vo­lu­tion­naire ro­man­tique

MON­TRÉAL | L’ex-fel­quiste Jacques Lanc­tôt prend soin de pré­ve­nir ses lecteurs dès le dé­but : son nou­veau livre, Les plages de l’exil, ne contient pas de ré­vé­la­tions in­édites sur la crise d’Oc­tobre 1970.

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Be­noît Au­bin Le Jour­nal de Mon­tréal

Il fait bien. S’il pré­ten­dait le contraire, on au­rait sans doute de la dif­fi­cul­té à le croire tant cette crise, à la fois si proche et si loin­taine, est cri­blée de se­crets, pré­ten­du­ment laids et hon­teux, mâ­ti­née d’in­té­rêts per­son­nels et po­li­tiques oc­cultes, et tein­tée par la vi­sion du monde de ceux qui l’ont vé­cue ou qui la com­mentent.

La crise d’Oc­tobre, que le Québec gratte comme un vieux bo­bo à chaque cin­quième an­ni­ver­saire, est en­core très pré­sente dans notre mé­moire col­lec­tive.

Mais le monde a tel­le­ment chan­gé de­puis 40 ans! En cette époque (avant la vi­déo, In­ter­net, le cel­lu­laire et al-Qaï­da), la gué­rilla des « op­pri­més » contre le « sys­tème co­lo­nial » pou­vait en­core pas­ser pour une vo­ca­tion noble aux yeux de jeunes ro­man­tiques im­bus d’un idéal mis­sion­naire et trop pres­sés de li­bé­rer leur peuple pour lui de­man­der son avis sur la ques­tion...

Des jeunes comme Jacques Lanc­tôt, jus­te­ment.

Les plages de l’exil ra­conte cet épi­sode de neuf ans pen­dant le­quel Lanc­tôt, ses amis et sa fa­mille ont été des exi­lés po­li­tiques, d’abord à Cu­ba, en­suite à Paris, avant de re­ve­nir au pays, pour y su­bir un pro­cès et faire trois ans de pri­son pour l’en­lè­ve­ment du re­pré­sen­tant com­mer­cial bri­tan­nique James R. Cross.

Lanc­tôt n’était ni Ram­bo ni Ma­chia­vel. Il ap­pa­raît plu­tôt comme un idéa­liste, un naïf, un can­dide, ma­ni­fes­te­ment dé­pas­sé par les real­po­li­tiks.

Lanc­tôt avoue n’avoir ja­mais pé­né­tré dans un hô­tel de sa vie, avant de se re­trou­ver, avec femme et en­fants, au Deau­ville de La Havane, à la charge du gou­ver­ne­ment cu­bain. Ab­sor­bé par sa mis­sion ré­vo­lu­tion­naire, Lanc­tôt a mis du temps à com­prendre que Cu­ba ne vou­lait rien sa­voir des ar­deurs de ce bouillant exi­lé, pres­sé de re­tour­ner chez lui et de prendre le ma­quis, ar­mé par Cu­ba, pour pour­suivre la ré­vo­lu­tion...

LEC­TURE IN­TÉ­RES­SANTE

Une au­to­bio­gra­phie n’est ja­mais en­tiè­re­ment cré­dible évi­dem­ment. On soup­çonne tou­jours l’au­teur de sé­lec­tion­ner ses sou­ve­nirs, d’es­ca­mo­ter des épi­sodes em­bar­ras­sants, de mé­na­ger des amis et des en­ne­mis.

Ce­pen­dant, ce livre est une lec­ture in­té­res­sante. D’abord, Lanc­tôt écrit mer­veilleu­se­ment bien, avec des en­vo­lées ro­man­tiques d’un ly­risme à faire fris­son­ner par­fois; sur­tout, il s’y dé­crit avec une lu­ci­di­té et une fran­chise to­ta­le­ment sym­pa­thiques.

Il en émerge comme une es­pèce de Don Qui­chotte, com­plè­te­ment étran­ger aux réa­li­tés stra­té­giques de la vie.

À Cu­ba, il croit sin­cè­re­ment que les Cu­bains l’en­traî­ne­ront, l’ar­me­ront et le ren­ver­ront clan­des­ti­ne­ment au Québec pour­suivre la ré­vo­lu­tion.

Il y passe trois ans, gras dur, nour­ri, lo­gé, bar gra­tuit, dans le plus bel hô­tel de La Havane. Est-ce qu’il en pro­fite? Non, il piaffe. Il s’en­gage pour al­ler cou­per de la canne à sucre avec les cam­pe­si­mos.

Les Cu­bains fi­nissent par or­ga­ni­ser son dé­part pour Paris. Qu’est-ce qu’il fait là? Il en pro­fite? Non. Il s’en­nuie de Cu­ba! Il s’aco­quine aux ré­fu­giés chi­liens et ar­gen­tins, et rêve d’al­ler se battre à leurs cô­tés. Il n’y va pas (trop dan­ge­reux) et s’en veut. « Je n’avais vrai­ment pas la vo­ca­tion du ré­vo­lu­tion­naire pur et dur », se dé­sole-t-il, se dé­cri­vant plu­tôt comme « cet exi­lé un peu fou, im­pé­ni­tent, na­tu­rel­le­ment im­pu­dique et, sur­tout, ma­so­chiste ».

Il y a tout plein d’ex-gau­chistes que Lanc­tôt fré­quen­tait, qui ont « évo­lué » vers des po­si­tions beau­coup plus bour­geoises. Lanc­tôt, lui, est de­meu­ré fi­dèle à ses idéaux de jeu­nesse : il est tou­jours « un ra­di­cal », même s’il ad­met que le FLQ n’au­rait plus sa rai­son d’être au­jourd’hui. « Je ne re­grette rien », dit-il.

Un ro­man­tique, Jacques Lanc­tôt? Ah! ça, oui...

PHOTO LE JOUR­NAL DE MON­TRÉAL

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