Re­gards noirs SUR L.A.

Le Journal de Quebec - Weekend - - WEEKEND LIVRES - Marie-France Bor­nais Le Jour­nal de Québec

Vingt-cinq ans après la pu­bli­ca­tion de Moins que zé­ro, son ro­man culte, Bret Eas­ton El­lis fait re­naître Clay, l’an­ti­hé­ros de l’ère des yup­pies, et pour­suit l’his­toire sombre de sa clique de «chic & fa­mous» de Los An­geles dans Suite(s) im­pé­riale(s).

La suite du ro­man qui en a fait «l’écri­vain de la Gé­né­ra­tion X » montre ses per­son­nages fé­tiches – Clay, Blair, Ju­lian, Trent, Rip... vingt ans et à peine quelques rides plus tard. De­ve­nu pro­duc­teur et scé­na­riste, Clay re­tourne à Los An­geles pour par­ti­ci­per au cas­ting d’un de ses films. Il re­trouve ses vieux amis et s’éprend de Rain, une jeune ac­trice pas très ta­len­tueuse, mais prête à tout pour ob­te­nir un rôle. Ain­si dé­bute une re­la­tion pa­thé­tique à sou­hait, sur fond de par­tys, de SMS in­quié­tants, de fi­la­ture et d’as­sas­si­nats.

« Quand je tra­vaillais sur Lu­nar Park, j’ai re­lu Moins que zé­ro et j’ai com­men­cé à me de­man­der où le per­son­nage en était. Comme j’étais au mi­lieu d’un autre livre, j’ai com­men­cé à prendre quelques notes sur Clay. Un ro­man en a émer­gé», ex­plique Bret Eas­ton El­lis en en­tre­vue té­lé­pho­nique de­puis un chic hô­tel pa­ri­sien.

Suite(s) im­pé­riale(s) n’est pas né dans la ra­pi­di­té, ni dans l’al­lé­gresse. «C’est le livre le plus court que j’aie écrit et il m’a fal­lu trois ans pour l’écrire. J’ai com­men­cé en juin 2006 et je l’ai ter­mi­né en juin 2009.»

À lui seul, le pre­mier jet, très long et émo­tif, lui a de­man­dé un an de tra­vail. «J’écris beau­coup de choses qui ne se­ront ja­mais uti­li­sées dans mon livre, que per­sonne ne ver­ra ja­mais. Dans ce cas-ci, comme le nar­ra­teur est un scé­na­riste, j’ai pen­sé qu’il ra­con­te­rait l’his­toire d’une ma­nière très ci­né­ma­to­gra­phique et que le ro­man se li­rait presque comme un scé­na­rio. »

GÉ­RER SES DÉ­MONS

Suite(s) im­pé­riale(s), un ro­man dur, dresse un por­trait im­pi­toyable du monde de Clay et de ses amis. Il se re­trouve plus vieux, plus so­li­taire et plus désoeu­vré que ja­mais et les com­plices de ses belles an­nées, Blair, Trent, Ju­lian et Rip ne sont pas moins per­dus. La tris­tesse de­vient presque un per­son­nage à part en­tière dans ce ro­man où le luxe, l’ar­gent, le sexe et les fêtes mettent en avant-scène des cham­pions du pa­raître dont la va­cui­té fait peur.

«Le livre est triste parce qu’il a été écrit par quel­qu’un qui était très triste. C’est tou­jours le cas puisque la tris­tesse, la dou­leur sont mes rai­sons d’écrire. On n’écrit pas un livre parce qu’on est joyeux et heu­reux. On l’écrit parce que quelque chose nous dé­range ou nous met en co­lère. S’il y a de la tris­tesse dans Suite(s) im­pé­riale(s), c’est qu’elle re­flète ma propre tris­tesse, pas né­ces­sai­re­ment celle des au-tres.»

Fort heu­reu­se­ment, Bret Eas­ton El­lis a re­trou­vé sa joie de vivre après avoir écrit la der­nière page du livre. «La bonne nou­velle, c’est qu’écrire me li­bère de toute cette tris­tesse. Oui. L’acte d’écrire est un acte de li­ber­té. C’est vrai­ment li­bé­ra­teur et c’est une ma­nière de gé­rer mes dé­mons», confie-t-il.

Ses ro­mans pré­fé­rés ne parlent d’ailleurs pas de joie ni de bon­heur : The Great Gats­by, Lo­li­ta. Mais une chose est sûre pour l’écri­vain : même s’il crée dans la tris­tesse, il ne re­jette pas le bon­heur. S’il avait à choi­sir entre être triste et écrire et être pro­fon­dé­ment heu­reux, sans plus ja­mais écrire, il choi­si­rait le bon­heur, sans hé­si­ta­tion.

NAR­CIS­SISME

Même s’il s’iden­ti­fie à Clay, un nar­cis­sique vieillis­sant, le ro­man est une oeuvre de fic­tion et Suite(s) im­pé­riale(s) ne fait pas ex­cep­tion. «Je n’ai pas agi comme Clay. Je n’ai ja­mais été lié à une ac­trice qui fai­sait par­tie d’un car­tel de drogue, mon meilleur ami n’a ja­mais été as­sas­si­né. Non, non, non. C’est un ro­man et les ro­mans sont des drames, des fan­tai­sies, qui parlent de mes ob­ses­sions. Mais les per­son­nages – le nar­ra­teur du moins – par­tagent cer­tains de mes traits de ca­rac­tère. Je com­prends à quel point Clay est dé­té­rio­ré. Je com­prends son ma­so­chisme, son genre de ro­man­tisme condam­né, sa dé­loyau­té, mais je ne suis pas comme ça.» Bret Eas­ton El­lis a pu­blié Moins que zé­ro, Gla­mo­ra­ma, Ame­ri­can Psy­cho, Zom­bies, Les lois de l’at­trac­tion, adap­tés au ci­né­ma, et Lu­nar Park.

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